30.04.2010

36 copies (Espoir et nostalgie : mosaïque)

Jeu n°4 (Thé Citron).jpgPar Anne Laure

 

Trente-six copies, et seulement huit au-dessus de la moyenne. Imane, bien sûr, mais aussi Grégory, Sacha et Guillaume. Et Rayan ! Lui, c'était la bonne surprise de ce paquet. Au début de l'année, il filait un mauvais coton, mais au fil des saisons, son attitude avait changé, il avait pris conscience des moyens à déployer pour atteindre son objectif. Il passerait en S, elle l'espérait. Ce n'était pas un ange, loin s'en faut, mais il était pétri de qualités qui ne demandaient qu'à s'épanouir avec le temps qui ferait son oeuvre si on lui en laissait la chance.

Il faisait si bon aujourd'hui. Avant de s'attaquer au paquet de Seconde C, elle avait mis le linge à sécher dehors, et avait hâte de le ramasser pour l'étreindre, y plonger le nez et se délecter un court instant de l'odeur de vent et de douce chaleur dont il se serait gorgé.

Elle corrigea une faute d'accord sur l'annotation de la première copie du paquet, but une gorgée de thé, pensa furtivement à sa maman qui lui avait offert ce service sans raison particulière, la semaine précédente.

Elle se dit qu'il serait plus sage de relire ses commentaires sur les copies, si elle avait laissé passer une faute sur la dernière corrigée, les autres en étaient peut-être aussi truffées. Elle avait un peu la flemme... Elle faisait la même chose au lycée. Comme ses élèves, qui lui rendaient leur feuille sans même prendre le temps de vérifier l'orthographe ou la cohérence du discours.

Ses élèves... qu'elle haïssait parfois, le jeudi, après une heure de cours pénible pour eux comme pour elle, en cinquième heure de la matinée. Mais pour lesquels elle ressentait aussi une sincère affection. Après, souvent, a posteriori. Elle essaya de choisir, d'élire celui qui l'avait le plus marquée. Sandra ? Jean-Philippe ? Gurkan ? Héloïse ? Olivier ? Yasmine ? Damien ? Benjamin ? Il y avait les brillants, ceux qu'elle avait eu plaisir à lire, ceux qui animaient le cours, ceux qui l'avaient fait rire - volontairement ou pas (Albane avait pour deuxième prénom Anne... il fallait le faire quand même ! Parents cruels !). Les timides qui lui rappelaient celle qu'elle avait été. Il y avait les enthousiastes, qui lui avaient ouvertement témoigné leur affection. Elle repensa à la classe de ES qui lui avait offert, pour la naissance de sa fille, une adorable petite robe vermeille qu'elle avait repérée dans un catalogue et s'apprêtait à acheter. Coïncidence ? Elle avait précieusement conservé ce petit vêtement désormais bien trop petit pour sa puce et attendait de pouvoir lui en raconter l'histoire.

Jean-Philippe... elle entrait régulièrement son nom sur Facebook. Elle aurait aimé savoir ce qu'était devenu ce grand garçon élancé qui lui avait fait clamer un jour, lors d'un conseil de classe, que c'était pour des gens comme lui - motivé, humble, à l'écoute, avide de connaissances, poli, reconnaissant - qu'elle se levait le matin. Elle aurait aimé lui écrire, juste une fois, pas une correspondance suivie, mais simplement pour qu'il sache qu'il l'avait marquée.

Elle songea un instant à sa classe de T. elec de cette année. Des petits chiots bien gras, gavés - de Playstation (ou autre console dont elle ne connaissait même pas le nom, elle n'était vraiment pas dans le coup), MP3 et matchs de l'OL tous les mardis soirs sur TF1 - qui n'avaient ni faim ni soif d'apprendre quoi que ce soit. Elle avala une gorgée de thé - du Wedding Imperial - qui chassa de ses pensées ces élèves qui lui avaient pourri la vie, cette année. La faute à qui ? La leur, la sienne, celle du système, celle de la direction, à pas de chance : il suffit parfois d'une alchimie malheureuse pour qu'une classe ne tourne pas. Un manque de soutien de la hiérarchie face aux problèmes auxquels elle avaient été confrontée (comment ça, elle n'avait juridiquement pas le droit de mettre 0 à l'ensemble de la classe qui, collectivement, s'était octroyé le droit de ne pas lui rendre le devoir pour mardi dernier ?). Cet examen aussi, auquel elle se devait de les préparer, mais qui ne suscitait chez eux pas le moindre soupçon d'once de chouïa d'intérêt... éphémère, le dilemme sur la nécessité de changer ce système encroûté, sclérosé, et le manque de moyens financiers et humains qui allait mettre à mal les grands projets balancés sur le papier par quelque bureaucrate.

Ses pensées s'arrêtèrent un instant sur Mohamed, prénom sur lequel elle ne mettait pas de visage. Sur lequel elle n'en mettrait plus puisqu'il était mort. Le dernier jour des vacances de Pâques. Pas de casque. C'était pourtant un mec bien, discret, aux dires de ses enseignants, même si par le passé... Pourquoi lui et pas sa grand-mère à elle, qui à bientôt 98 ans s'enfonçait dans la démence sénile, était torturée par des démons irréels qui lui infligeaient une douleur et une peur bien réelles, elles...

Elle porta la tasse à ses lèvres. Le thé était tiède à présent. Elle rassembla ses esprits, ses copies et se leva pour aller chercher son carnet de notes.


Commentaires

Ton texte respire l'humanité. On y sent aussi du plaisir.

Écrit par : Izzie | 30.04.2010

Répondre à ce commentaire

Une très belle mise en mot du métier d'enseignant : j'imagine très bien ces élèves...

Écrit par : Madame Kévin | 30.04.2010

Répondre à ce commentaire

ça donne l'impression des chercheurs d'or, faut en remuer du sable pour trouver une pépite :)

Écrit par : zok | 30.04.2010

Répondre à ce commentaire

Jolie l'image du chercheur d'or !

Écrit par : M1 | 30.04.2010

L'image est fort jolie, je n'y avais jamais songé avant, mais elle prend tout son sens...

Écrit par : Anne-Laure | 04.05.2010

Un joli récit et des portraits d'élèves d'une belle sensibilité, comme cet amour pour le métier d'enseignant, qui n'est pas un métier mais une vocation !

Écrit par : M1 | 30.04.2010

Répondre à ce commentaire

C'est incroyable de constater les différents univers qu'une photo peut inspirer. J'aime beaucoup l'humanité de cette enseignante

Écrit par : J. | 01.05.2010

Répondre à ce commentaire

Difficile parfois le métier de prof....mais que de thé dans ces textes....à croire que l'écriture y est associée ou alors c'est la photo!?

Écrit par : @nnoushka | 01.05.2010

Répondre à ce commentaire

Oui l'humanité bien réelle de cette enseignante...

Écrit par : Carole | 02.05.2010

Répondre à ce commentaire

;-)
Challenge à moi même pour le prochain jeu: de la fiction, de la vraie... (et un personnage qui s'appelle Cédric!)

Écrit par : Anne-Laure | 04.05.2010

Superbe ce texte! En prenant la photo je n'aurai jamais songé aux copies à corriger!
Merci pour ce texte! C'est certain que les élèves marquent + ou - les profs! Ils doivent sûrement s'attacher à nous ;-)

Le thé a dû refroidir vite... Il y a un peu de vent en ce moment!

Écrit par : Thé Citron | 02.05.2010

Répondre à ce commentaire

Je relis ce texte avec plaisir et ça y est, je suis convaincue, tu as provoqué le déclic. Depuis un moment je me dis qu'il faudrait que j'écrive des portraits de mes élèves. Pas pour les publier mais pour moi, pour les garder, pour me souvenir. Ton post m'a donné le coup de pied aux fesses pour commencer à écrire ces portraits.

J'ai déjà commenté sur ton blog alors...

Mais tout de même, quand je te lis, je me dis qu'on fait vraiment un beau métier. ;-)

Écrit par : Lizly | 04.05.2010

Répondre à ce commentaire

Oui, je me disais ça en faisant passer les oraux du bac cet aprèm (le vrai, hein, pas le blanc!) Petit coup de blues pendant les 10 minutes seule dans la salle, entre deux candidats, à l'heure où j'aurais dû interroger Mohamed...
C'est une belle idée que tu as, ces portraits! Mon domaine à moi, c'est plutôt la photo, mais là... je crois que je n'oserai pas franchir le pas! J'ai connu un prof à la fac qui prenait des photos de l'amphi, mais il ne faisait jamais cours sans sa petite flasque à whiskey à la ceinture.

Écrit par : Anne-Laure | 04.05.2010

Les photos, c'est sensible. Il y a tellement d'histoire qu'un prof qui compile des photos de ses élèves, ça pourrait faire des histoires. Puis pour faire les choses dans les règles de l'art, il faudrait demander l'autorisation des parents...
Des portraits, ça reste des textes. Surtout s'il reste au chaud chez soi, qu'on ne les publie pas, ça ne fait de mal à personne.

Écrit par : Lizly | 05.05.2010

A la fin du texte, inattendue, ma gorge s'est serrée.
Un jour, en passant dans le petit parc où trainaient toujours les branleurs de ma 5ème, je me suis arrêtée pour dire bonjour. Il n'y avait plus Mouss. Accident de scooter. Et pourtant je ne l'aimais pas trop, il se moquait un peu de moi.
Alors j'imagine qu'un prof, qui s'investit, place de l'espoir dans ses élèves ... s'attache à eux ... ça ne doit pas être facile de voir une tête en moins.

Écrit par : Gabrielle | 08.05.2010

Répondre à ce commentaire

il est 20h00 .. dimanche soir .. le fameux soir que beaucoup de profs redoutent .. la semaine va recommencer et le bal des copies, des livrets scolaires à remplir pour l'examen ... ton texte m'a émue ... et m'a redonné un coup de fouet : oui on fait un beau métier et je l'aime .. on sème et on récolte rarement ... mais il poussera toujours quelque chose même des années plus tard ..

Écrit par : marie | 09.05.2010

Répondre à ce commentaire

ceux que l'on sème, ce que l'on sème, ce que l'on s'aime, ce que l'on sait... Oui, il faut souvent laisser le temps au temps. Et avoir l'imagination fertile, car on n'a pas souvent de retour! Tiens d'ailleurs, c'est dimanche soir et je dois préparer mes cours pour demain, tu fais bien de me le rappeler! Merci...

Écrit par : Anne-Laure | 09.05.2010

On laisse un peu de soi à chaque fois qu'ils s'en vont, parfois sans s'y attendre.
Il y a des professeurs qui sont toujours dans ma vie pour les mots qu'ils m'ont dit, pour les mots qu'ils ont tuent.

Écrit par : Encre Noire | 11.05.2010

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.