19.05.2010

Le bon génie et Hélène

Par Archibalt

Jeu n°4 (Thé Citron).jpgJ’errais depuis un bon moment déjà dans la ville. J’avais pris avec moi mon appareil de photo numérique, avec dans l’idée au départ de faire quelques superbes photographies dignes de ces grands photographes de renom. Sans aucun doute je me croyais sur la voie d’un Robert Doisneau et cherchais dans les rues, puis dans les différents parcs et jardins, des vues qui allaient faire de moi quelqu’un de célèbre plus tard. J’avais atterri au bout d’un long moment dans la vieille ville et avais décidé de redescendre vers le bas, peut-être vers le lac, je ne savais même pas au juste. J’avais descendu un long escalier dont je m’étais dit en pensée que je n’aurais pas aimé le gravir, car la fatigue commençait à se faire sentir après plusieurs heures de marche. Mais il me semblait en fait que j’étais en train de descendre en enfer, dans un enfer particulier, propre à moi-même, qui me renvoyait à chaque fois l’image de mes propres démons. J’étais habité de démons intérieurs qui me coupaient du monde. Implacablement. Inexorablement. J’aurais tant aimé à ce moment précis avoir un ami avec lequel discuter, marcher, se promener en partageant des idées, des conceptions, des plaisanteries. Il eut été encore mieux s’il s’agissait d’une amie. Et parfait s’il s’agissait d’une amoureuse. Mais pour l’instant j’étais seul. Terriblement seul. C’est au bas de cet escalier interminable que j’en pris conscience, juste au moment où je mettais le pied sur le trottoir, quittant la dernière marche en hésitant quant à la direction à prendre : à droite, et je regagnais ma voiture garée non loin de là. A gauche, et je descendais vers le lac. Je pris à gauche. L’avenue était déserte, à part une femme qui montait, l’air nonchalant, les bras ballants. Elle était habillée simplement : un jean qui laissait deviner des formes quelque peu rondelettes, et un chemisier fin de couleur discrète qui lui aussi laissait deviner des formes rondes et pleines, avec une poitrine opulente que soutenait visiblement un soutien-gorge robuste, le genre à armature renforcée pour les grosses poitrines. Au fur et à mesure que je m’approchais d’elle je m’apercevais que, comme moi, elle avait tendance à baisser le regard. Je n’osais trop la regarder. Nous étions seuls dans cette grande rue déserte, un homme et une femme isolés l’espace d’un instant, l’espace d’une vie peut-être, que le destin mettait l’un face à l’autre en ce moment précis où ils ne s’attendaient à ce que rien qui ne sorte de l’ordinaire ne leur arrive aujourd’hui. Et plus elle s’obstinait à regarder par terre, plus j’osais la regarder. Arrivé à sa hauteur nos regards durent se croiser l’espace d’une seconde. Puis je la dépassais. Beauté perdue, me suis -je mis à penser alors. A ce moment-là elle émit un bruit que je ne parvins pas tout à fait à identifier; on eut dit une sorte de raclement de la gorge, ou, pire encore pour moi, une sorte de rire nerveux qu’elle aurait essayé d’étouffer. Cela me mit dans le doute. Alors, sans trop savoir pourquoi, un réflexe me fit me retourner et à mon grand étonnement je me surpris à lui adresser la parole :

-”S’il vous plaît !… Excusez-moi… – Oui ? Me dit-elle en se retournant.
- …Est-ce que je peux prendre une photo de vous ?
- Oui, si vous le voulez ! Lâcha-t-elle tout aussi naturellement qu’elle s’était retournée, mais avec un sourire cette fois-ci.
Nous étions sous un pont, deux êtres que rien ne liait, qui se croisaient tout simplement par pure coïncidence. Elle prit la pose, fixa avec attention l’objectif de mon appareil, et je pris une première photo, puis lui demandais une deuxième qu’elle accepta volontiers. Je la remerciais ensuite poliment et hésitais à continuer ma route. Encore une fois je me surpris à lui dire quelque chose qui me vint spontanément, moi qui était l’antithèse même de la spontanéité :
– Vous allez par là ?… Moi aussi. Est-ce que vous me permettez de faire un bout de chemin avec vous ? – Mais bien sûr ! Dit-elle sans se départir de son sourire. Toute une vie peut changer en l’espace d’un instant. Il suffit d’un rien  un trajet modifié, un regard échangé, un rayon de lumière invisible lancé par un ange, une parole prononcée. Un rien.
Nous prîmes la direction d’ un parc situé à quelques encablures de là. Sur le chemin elle m’avoua assez vite qu’elle ne se sentait pas bien car elle venait de se disputer avec son ami. L’image me revint en tête du moment précis où je l’avais croisée. Le bruit bizarre que j’avais entendu. Elle venait de pleurer et avait essuyé rapidement quelques larmes… Elle était certainement sur le point de craquer.

Un bruit se fit entendre dans mon dos. Cela faisait un moment que j’étais assis à la terrasse devant un thé à la menthe, ma boisson préférée des après-midi ensoleillés, me remémorant ma rencontre avec Hélène.
- ” Chéri ? Ah, enfin te voilà ! Ça fait une heure que je te cherche. Qu’est-ce ce que tu es en train de faire ?
- J’écris.
- Et je peux savoir de quoi il s’agit ?
- C’est l’histoire d’un bon génie qui est sorti d’une théière…
- Tu crois que les génies peuvent sortir d’une théière ?
- Dans le monde des rêves tout est possible.
- Et que t’a-t-il apporté ce bon génie ?
- Toi. Tout simplement toi. Et c’est un cadeau merveilleux qu’il m’ a fait.
- Oh, mon chéri ! Comme c’est gentil. Ça fait un moment que tu ne m’as pas dit ce genre de chose. Tu devrais prendre le thé plus souvent…”

Commentaires

Une vraie petite nouvelle dans ce billet, des personnages attachants, typés... on y est !

Écrit par : Madame Kévin | 19.05.2010

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Très mignonne cette histoire :)

Écrit par : Thé Citron | 20.05.2010

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Une jolie balade, une jolie rencontre et pour finir une belle histoire.

Écrit par : Izzie | 21.05.2010

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C'est tout doux, ça réchauffe de l'intérieur. Ah, l'amour... ;-)

Écrit par : Lizly | 23.05.2010

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