31.05.2010

Cette page blanche...

Par Melle Jones

Jeu n°4 (Thé Citron).jpgCette page blanche a l’odeur de notre rencontre. Quand mon visage se trouve à quelques centimètres de sa surface, mes narines hument le parfum du bois déchiqueté, broyé, trempé, de notre romance innocente, presque pure, déchiquetée pareillement.

Vois-tu, j’ai un peu du mal à la noircir sauvagement.

Pourtant, j’ai enfoncé la pointe de ma plume avec rage dans d’innombrables pages avant elle. Tu as souvent reçu mes mots enfoncés violemment dans le papier, sans trop broncher, même quand l’encre avait un goût amer.

L’idéal serait que ma plume parcoure la surface blanche avec la douceur d’une matinée de printemps, que les mots rebondissent sur le papier moelleux, avec la même affection qui m’enveloppe toute entière. Que j’arrive, quelque part, à partager avec toi cette lumière paisible qui tombe tranquillement sur la fin de notre histoire.

Lorsque j’aurais enfin souillé cette page immaculée de cette lucidité toute nouvelle, je tuerai de manière définitive celle que j’ai été, celle dont le parfum se mélangeait au tien et que je retrouve un peu quand mon nez effleure ce bout de papier.

Alors, j’ai un peu peur d’y poser réellement la pointe de ma plume et de laisser l’encre couler joyeusement dans les sillons encore blancs.

Je ne suis pas sure que nous soyons encore suffisamment intimes pour que tu lises mes confidences, mes histoires d’oreillers, ces mains d’autres hommes empoignant mes hanches, mes échecs et mes complexes. Je ne suis pas sure que tu sois prêt à admettre qu’ils ne sont que le reflet de ton empreinte sur ma peau.

La vérité, c’est qu’une partie de moi désire ardemment détruire le parfum de notre histoire, le remplacer par celui de l’encre fraîche, noircir cette dernière page afin de la tourner définitivement. Maintenant que je vois clairement ton fantôme qui plane sur chacune de mes actions, je voudrais qu’il disparaisse. Tranquille, apaisé.

L’autre partie est trop lâche pour aller de l’avant. Elle se trouve bien confortablement installée derrière les blessures que nous nous sommes infligés. Elle voit comme il est commode d’excuser chaque faux pas. Elle est un peu connasse sur les bords en refusant de grandir.

Je ne sais pas laquelle va gagner. J’hésite, comme toujours, à prendre une décision. J’ai aussi quelques scrupules à pointer un doigt accusateur sur toi. Ce serait un peu égoïste, un peu facile, libérateur.

Tout de même, cette page immaculée mériterait qu’on la souille un peu, tu ne trouves pas ?

Commentaires

A-t-elle vraiment envie d'être libérée? Cette libération c'est aussi la fin d'une d'une époque et d'une histoire.Il ne manque pas grand chose pour qu'elle puisse le faire pourtant. Une photo et un stylo? ;)
Bravo, tu écris vraiment très bien! Ton texte est lucide et sensible à la fois. Et tu évites la rancoeur aigre.

Écrit par : Izzie | 31.05.2010

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Touchée ! Presque trop.
Je fais le pari qu'un bout de la page restera toujours immaculé. Parce que c'est comme ça.

Écrit par : Madame Kévin | 31.05.2010

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Je peux vous dire que la page est toujours immaculée... ou presque.

Écrit par : Mlle Jones | 02.06.2010

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Je trouve ton texte empreint de douceur, de sensibilité, les mots choisis sont justes sans amertume (ou en tout cas je ne la ressens pas).
Et cette dualité que l'on ressens dans ces moments, ça me parle !

Écrit par : Jube | 03.06.2010

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