31.10.2010
Aux confins d'un monde défunt
Par Michèle
Je m’appelle Ficelle, enfin c’est comme ça que tout le monde m’appelle. Je ne me souviens plus pourquoi. Ça vient du temps où maman était encore vivante. Donc il y a longtemps. J’avais une maison en ce temps-là, une vraie maison en dur avec de jolis rideaux aux fenêtres et un lustre au-dessus de la table de la salle à manger. J’allais à l’école, j’avais des amis et je mangeais des choco-BN au goûter. Tout ça me semble si loin. J’avais aussi un frère, Titou. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, peut-être est-il mort lui aussi. Notre père, nous ne l’avons jamais connu, maman disait qu’ "il s’était fait la malle". Je devais être vraiment petite quand il est parti parce que je n’en ai aucun souvenir. J’avais une grand-mère, Nanie, elle est morte, comme tout le monde.
Le jour où maman est partie "dans le grand voyage", on nous a séparé Titou et moi, la DDASS s’est chargée de nous trouver un foyer. Tu parles d’un foyer !
La première fois que je l’ai vue, la mère Renée, je lui ai trouvé un air bizarre, elle avait un peu de moustache et les yeux qui se vouvoyaient. Je n’arrivais pas à lui coller un âge, peut-être 35 ou 37 ans, mais est-ce que j’avais idée des âges en ce temps-là. Elle avait l’âge d’être une dame qu’on appelle madame. Elle portait un petit chignon serré qui dégageait son front plissé. J’ai pas compris tout de suite qu’elle s’adressait à moi vu que son regard n’était pas très net. « J’espère que tu n’es pas une souillon ! », elle a dit comme si elle s’adressait au fauteuil d’à côté. « Non Madame », j’ai répondu. Je ne savais pas très bien ce qu’était une souillon, mais j’avais la vague idée que ça n’était pas très respectable. Elle a soulevé la mince ligne de ses sourcils très épilés, m’a attrapée par l’épaule et m’a fait pirouetter comme pour voir si elle allait pouvoir démasquer la souillon qui sommeillait en moi et a dit : « bon, allez, on y va ! ». Madame Simone-de-la-DDASS, qui soit dit en passant était bien gentille, m’a tendu mon "paquet", une petite valise vert foncé, et m’a donnée une tape amicale et encourageante sur la tête. Allez, ouste, du vent la petite Ficelle, boutons-la hors de nos locaux, et tant pis si la dame puant le tabac n’a pas l’air sympathique !
« Oui, Ficelle, je m’appelle Ficelle », je réponds à la mère Renée (qui s’est présentée ainsi : je suis la mère Renée, point !), c’est d’ailleurs ce qui est inscrit sur mes papiers, pas vrai ? Elle n’a pas répondu et, à peine sur le perron de la DDASS, elle a sorti son paquet de gitanes et en a fiché une sur un porte-cigarette en ivoire. J’ai appris par la suite que cette rombière aimait fumer, mais ne supportait pas l’odeur que le tabac imprimait aux doigts. Elle se levait la nuit pour en griller une, c’était son vice, enfin, c’est ce qu’elle disait.
Elle a avalé une goulée fort goulue et l’a recrachée dans le vent de décembre, froid et inamical. La mère Renée a attrapé ma main avec une telle fermeté que je me souviens encore de sa poigne, elle y a presque imprimé ses ongles vernis. Nous avons pris le métro, elle m’a fait assoir face à elle et m’a dévisagée durant tout le trajet ponctuant parfois ses silences d’un « Ficelle, est-ce qu’on a idée ! »
Gare Saint-Lazare, nous avons pris un train et j’ai vu avec angoisse la ville s’éloigner de moi à grandes enjambées, enfin à grandes longueurs de rails. La ville, c’est tout pour moi, je suis comme on pourrait dire « née dans la rue ». J’aime l’odeur du métro, la couleur du bitume, les bruits de klaxons, hé oui, Paris, c’est ma campagne à moi ! Et là, j’étais dans un train, assise face à une bonne femme qui ne me voulait pas que du bien. Est-ce que Titou avait eu la même malchance que moi ? Je crois bien que c’est là, dans ce train de banlieue que j’ai pris la décision de ne plus jamais penser à "eux", à mon passé, à ma famille et mes amis. À ce moment-là, très précisément, j’ai fait une croix sur ma vie, à dix ans et cinq mois.
Le pavillon de banlieue où vivait la mère Renée était propre comme la chambre d’hôpital où est morte maman. L’odeur du parquet fraîchement ciré m’a donné directement la nausée. En plus, il fallait ôter ses chaussures sur le perron et marcher sur des bouts de tissu que la vieille appelait pompeusement "des patins" ! Moi mes patins, ils étaient à roulettes et on se les échangeait avec Titou, parce qu’ils étaient réglables grâce à des petites vis, oui, Titou il a de très petits pieds. Elle m’a amenée à ma chambre qui était un minuscule espace sous les toits, « j’ai fait aménager les combles pour toi et tes congénères » qu’elle a dit Renée. Je ne sais pas ce que sont des « congénères », mais j’ai vite compris que je n’avais pas été le premier enfant qu’elle avait hébergé pour le compte de la DDASS, plusieurs avaient défilé avant moi et le lit au matelas défoncé en témoignait, comme la porte du placard qui ne s’ouvrait plus qu’aux trois quarts et avait dû recevoir quantité de coups de pieds.
Elle m’a aidée à vider mon "paquet", comme avait dit Madame Simone-de-la-DDASS, en en faisant l’inventaire. Elle secouait mes sous-vêtements avec une moue dégoutée, « tss-tss-tss », sifflait-elle le fume-cigarette entre les dents. Puis on a entendu du bruit en bas, la porte qui s’ouvrait et des patins qui glissaient sur le parquet. « C’est le père », a-t-elle dit en écrasant sa clope dans "mon" lavabo. « Pas de bruit, pas un mot, m’a-t-elle soufflé, je veux lui faire la surprise ! » Tu parles d’une surprise : une gamine maigrichonne, triste comme la pluie et qui par-dessus le marché s’appelle Ficelle ! Tu crois vraiment que ça va lui faire plaisir au "père" ? Du coup j’ai eu une peur bleue de descendre, et si le type était encore plus antipathique que sa bonne femme ?
Bah non, le "père", qui en fait se nomme Roger, était plutôt bon bougre, un peu gras, mais bon bougre ! Il m’a accueillie avec un petit sourire en coin, a grondé gentiment sa bourgeoise : « alors, t’as pas pu t’empêcher hein, t’es allée en chercher un autre de mouflet, tu crois pas que ça suffit, non ? » Il a dit tout ça avec le sourire, presque en riant. Ça m’a un peu déstabilisée, je dansais d’un pied sur l’autre et Dieu sait que c’est pas facile avec des patins !
Elle lui a collé un gros bécot sur la joue et lui a répondu : « Ben oui, mon biquet, tu sais bien que ça nous fait quelques sous de plus et pour notre projet, c’est pas négligeable ». J’ai pas rêvé, elle lui a fait un clin d’œil !
Bref, ma deuxième vie a commencé comme ça. Avec un « père » et une « mère » de substitution à qui je ne coûtais rien, mais à qui, au contraire, je rapportais des sous pour un vague projet dont je n’entendrai parler que des années plus tard.
Eh oui, parce que j’y suis restée 4 ans chez les Renée-Roger. Ils m’avaient scolarisée à l’école du coin où je n’ai jamais réussi à me faire d’amis et ils m’ont inventée une grand-mère, une vieille voisine à moitié sourde à qui je lavais les cheveux pour quelques francs. Argent que la mère Renée s’empressait de me confisquer en me disant qu’elle « les mettait de côté pour plus tard ». Pour son « plus tard » ou pour le mien ? En fait, le grand « projet » de leur vie, c’était de se payer une croisière sur un paquebot de luxe. Faut dire que la mère était shootée aux feuilletons télé et avait un faible pour « Love boat », la « Croisière s’amuse » qu’elle aimait dire en anglais.
En fait, ma troisième vie a commencé vers 14 ans. Je l’ai dit, j’étais maigrichonne et j’ai mis du temps à être « formée », comme dit la Renée. Mais quand j’ai commencé à en avoir des formes, Bon Dieu, elles se voyaient réellement ! Une vraie fille, pas moyen de le cacher, des seins et des fesses en veux-tu en voilà, mais plutôt aux bons endroits et en belle quantité. Les garçons me tournaient autour et je les chassais comme les mouches, les filles me jalousaient et le père Roger a commencé à s’intéresser à moi. Et quand je dis « s’intéresser à moi », je me comprends. Le jour où il m’a coincée dans les toilettes, je n’ai dû mon salut qu’à Sainte Rita et à la vieille voisine à qui je lavais les cheveux. Elle est entrée sans prévenir dans les cabinets, la pauvre vioque était incontinente et lors de ses visites à la maison, elle passait plus de temps aux WC que dans le salon. Et par chance, ce jour-là elle était de visite.
Roger, parce qu’il n’est plus question que je l’appelle « le père », il a trouvé un prétexte bidon pour expliquer qu’on se retrouve en surpopulation dans les cagoinces, et il est parti la queue basse, c’est le cas de le dire. Depuis, je me suis méfiée du fieffé filou et j’ai fait en sorte de ne jamais me retrouver seule dans un périmètre réduit avec lui. Sauf qu’une fois, il a réussi quand même à me coincer.
Je passe les détails, mais je dirais juste qu’il n’a pas réussi à faire sa petite affaire : je l’ai assommé avec les tenailles, il était en train de bricoler, le con ! Il m’avait demandé de lui donner un coup de main, j’y suis allée avec méfiance, pas assez visiblement, et pan ! Je ne sais pas s’il est mort ou quoi, mais il n’est pas question que je retourne là-bas, plutôt moisir en prison s’il faut !
Voilà Monsieur, vous connaissez toute l’histoire. Je me suis enfuie, les pieds nus, forcément avec ces maudits patins, j’avais pas de chaussures aux pieds. J’ai couru droit devant, je suis montée dans le premier train, arrivée Gare Saint-Lazare, j’ai pris le métro, je voulais retourner dans mon quartier, vous savez, celui « d’avant », et je me suis perdue, Paris c’est pas fait pour les filles qui n’ont pas le sens de l’orientation ! J’ai vu une file d’attente comme pour le pain, et j’ai attendu avec les autres, ça me tenait chaud. Quand ceux qui étaient devant moi ont pris leurs billets, j’ai resquillé et je suis entrée avec eux. Je me suis dit qu’au moins ici je serai à l’abri. Il y a du monde hein ? Ça fait plaisir le succès ! Moi aussi quand je serai grande, je serai célèbre et j’aurai du succès ! De tous les tableaux ici, j’aime surtout celui-là, celui avec les tours, les rues, la ville – c’est une énorme ville hein ? -, les voitures, la neige, tout ce que j’aime quoi !
Dites vous n’allez pas me mettre dehors hein, Monsieur le gardien ?
19:38 Publié dans Jeu n°5 | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note






Commentaires
Écrit par : M1 | 31.10.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Michèle | 01.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Mélanie de Tours | 01.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Lizly | 03.11.2010
Écrit par : Mélanie de Tours | 03.11.2010
Écrit par : Izzie | 02.11.2010
Répondre à ce commentaireCe n'est pas très clair, j'espère que tu saisies l'idée.
Écrit par : Lizly | 02.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : SushieSan | 02.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : BB | 02.11.2010
Répondre à ce commentaireLe phrase que je retiendrai est 'J’ai vu une file d’attente comme pour le pain, et j’ai attendu avec les autres, ça me tenait chaud.' Je la trouve absolument puissante, à elle seule elle résume tellement.
Écrit par : Jube | 02.11.2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : cat | 02.11.2010
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