24.11.2010

La maison au milieu des arbres brulés

Par Colibri

Marlène jeu n°5.jpgPourquoi celui-là, ce tableau-là, et pas un autre de toute la série qu’elle avait retrouvée dans ce grenier poussiéreux de la demeure familiale abandonnée depuis des lustres, dans ce coin du Jura où plus personne ne mettait plus les pieds. "Trop froid", "trop sec", "trop loin de la mer", les excuses ne manquaient pas dès lors que tous ses frères et sœurs avaient choisi le soleil… C’est curieux, cette attirance pour le soleil, le ciel bleu, la mer, la chaleur, dans cette famille, tous blonds au teint diaphane, n’ayant rien de méditerranéen, ni dans les veines, ni dans la culture. La maison avait été vidée de ses plus beaux meubles d’époque entassés depuis des siècles, des meubles "qui sentent la mort", comme elle disait, pour rire, lorsqu’on lui demandait : "Tu ne prends rien ?"… Non, les meubles ne l’intéressaient pas. Elle est plutôt tournée vers le minimalisme, en architecture encore plus qu'en tout autre genre, elle n'aime que les lignes très épurées, presque primitives, ou modernes, selon le recul dans la culture qu’on a de cet art difficile. Ses (p)références sont loin du goût "Second em-pire" comme elle se plaît à le dire en deux syllabes bien distinctes ! Mais cette vue de New York sous la neige, un ce tableau reproduisant la même scène à l’infini, telle une quête obsessionnelle de son auteur, son grand-père d’ambassadeur, la fascinait. Il y en avait au moins dix comme celui-là, entassés au milieu d’autres toiles poussiéreuses à souhait. Au moment du partage successoral, elle les avait toutes longtemps passées en revue d’un œil vague, sans conviction, leur préférant de loin les livres anciens, avant de s’arrêter sur cette série-là, lorsque son cœur n’avait fait qu’un saut dans sa poitrine en découvrant, sous le film de poussière, tous ces tableaux d’une même vue, des tours sous un paysage d’hiver. Il était difficile de les distinguer les uns des autres pour un œil peu averti en art pictural… Exactement la même vue, avec juste une lumière différente. Une touche imperceptible de blanc, de bleu ou de jaune, et la neige prenait une autre dimension, imprimant alors au tableau l’état d’esprit du peintre à la création de son œuvre. Ici, elle était sombre et reflétait une morne journée pour ce grand-père ténébreux et poète à ses heures, là, elle était scintillante sous le soleil d’hiver, présage d’un instant joyeux que l'esprit mutin de son aïeul savait aussi parfois, oubliant alors ses fonctions et ses devoirs, appeler de tous ses vœux pour laisser libre court à ses fantaisies, peu de mise dans ce milieu si conventionnel où il évoluait, ce soleil qui réchauffe les cœurs endoloris par des souvenirs trop cruels, comme aujourd’hui où elle regarde ce tableau-là, unique contrepoint sur le mur blanc de l'immense couloir d’entrée de son loft où un rayon oblique, arrivant du puits de lumière à l’instant même où elle passait le pas de la porte, avait sublimé la toile. Instant magique qui a donné au tableau enfin tout son sens, ce coup de foudre qu’elle avait eu pour cette série-là et pas une autre. New York, une ville qu’elle ne connaît toujours pas… Et pourtant… Est-ce cette lumière froide et sèche caressant timidement la toile, aujourd’hui, après une semaine de pluie grise et sale sur la capitale française, qui a restitué à cette vue une signification particulière, en cette saison où son âme mélancolique se complaît toujours à quelques souvenirs douloureux en se laissant même aller à pratiquer l’uchronie comme une science ? D'un geste machinal, elle expédie ses chaussures dans un coin de la pièce et, pieds nus, sans même prendre la peine de se chausser pour l'intérieur, elle s’arrête longtemps devant l'oeuvre, à la regarder, presque jusqu’à sa dématérialisation, comme si la scène n’était pas sur la toile, mais derrière celle-ci… C’est soudain une voix qui en sort : "What do you think I’m doing here ?"… Cette voix, si triste et résignée quand il disait cela..., comme si l’absence, la séparation, la modulait désespérément et inlassablement sur le même ton…, cette voix que sept heures de décalage horaire éloignaient d’elle dont le corps aurait franchi l’espace et le temps, sans conditions, ne serait-ce que pour sentir le souffle chaud d’où elle sortait, s'il le lui avait expressément demandé, lui qui se réfugiait derrière l'inutilité des mots quand les gestes suffisaient… Toutes ces journées à attendre que le téléphone sonnât, où elle errait dans son appartement comme un fauve en cage, dans l’incapacité totale de fixer sa contention sur un travail quelconque, à regarder l’horloge dont les minutes s’égrenaient narquoisement à une allure interminable… Toutes ces journées, déjà si lointaines qu’il fallait presque, dans les contingences habituelles, faire un effort pour se les remémorer dans tous leurs détails, où elle observait, de sa fenêtre, la rue sans la voir, où la fin de l’après-midi la surprenait encore le nez collé au carreau, à essayer de fixer ses idées, quand, dehors, les chiens libres allaient et venaient, se querellaient bruyamment, les enfants rentrant de l’école tapaient dans n’importe quoi sur leur passage pour se défouler, avec des cris qu’elle entendaient à peine, la rue grouillait de gens, les voitures klaxonnaient d’impatience derrière des camions en train de décharger, dehors où la vie battait son plein, alors que, à l’intérieur d’elle, tout était silence et attente… Toutes ces journées lointaines où le flux incessant de la circulation automobile, le hurlement des sirènes de pompiers complétaient la multitude des sons quotidiens de cette artère parisienne plutôt animée et bruyante, tandis que son esprit se frayait un chemin dans la confusion de ses pensées et traversait les mers jusqu'à lui... Toutes ces journées où son cœur bondissait là-bas, dans cette cité qu’elle ne connaissait pas et qu'elle rêvait de visiter et de photographier à l’envie, pour son graphisme si photogénique, imaginant sa grande silhouette derrière son bureau aux parois de verre, en train de plancher sur un projet d’envergure qui irait encore restreindre l'espace de ce paysage peint par son ancêtre...
Alors qu’elle esquisse un léger mouvement des pieds pour chasser de ses jambes ankylosées les fourmis, un avion passe le mur du son et la sort de sa rêverie. Elle se rappelle alors seulement ces instants où, dans la solitude de la nuit, son cœur pleurait en pensant à ces vols qui n’étaient pas encore arrivés à destination, à cette maison au milieu des arbres brûlés où ils avaient passé une semaine si particulière, quelque part dans le midi de la France, là où est resté à jamais, enfoui comme un secret s’il en était un, cet amour perdu dont elle n’arrive à parler à personne...

Commentaires

Il faut vraiment lire ce texte jusqu'au bout, car tu nous emmènes dans son coeur. Il est de plus très bien écrit :)

Écrit par : Izzie | 28.11.2010

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Merci, Izzie, pour ce commentaire qui me touche beaucoup... J'aime l'écriture en tout genre. Sortie du domaine professionnel où je la pratique dans ses règles très académiques, elle me permet de laisser libre cours aux fantaisies... de mon esprit vagabond et de mon coeur un peu fou, tous deux assez secrets pour ne trouver point d'écho dans mon monde aux murs trop capitonnés... Il y a des lectures magnifiques sur ce jeu-là, où les mots se croisent, se décroisent, en une étrange bigarrure où les idées, parfois, se répondent comme autant d'images défilant devant nos yeux ébahis par cette commune représentation...

Écrit par : colibri | 30.11.2010

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