12.04.2011

Choix

Par Anne-Laure

Photomaton.pngNino vissa vigoureusement le siège pour ajuster la hauteur. Il s'assit un instant, le temps de remettre ses idées en place. Il fouilla machinalement ses poches. Trois pièces. Peut-être aurait-il assez ? Peut-être que ça n'était pas une bonne idée. Oui, 5 euros. Il allait se tirer le portrait. Le sien, pour une fois. Dans sa petite valise, l'album qui regroupait les photos ratées recollées ne l'avait pas quitté. Avec deux paires de chaussettes, des sous-vêtements, un stylo, une barre de céréales et un paquet de levure, c'était là ses seuls bagages. Il n'avait rien dit, rien écrit, il était juste parti. En laissant derrière lui Amélie et leurs deux enfants. Il l'imaginait sans peine, à cette heure-ci, préparant comme six jours sur sept des pâtes au beurre pour les marmots qui se chamaillaient dans le bain, inondant la salle d'eau, appelant leur mère à la rescousse quand les disputes s'envenimaient - et elles s'envenimaient toujours, se terminaient en pugilat, éclaboussures, griffure, couette tirée, morsure, pleurs, remontrances exaspérées. Au coin! Et tu demanderas pardon à ton frère !

Mais ce soir, il n'entendrait pas les doléances de ses enfants, il ne verrait pas les cernes grises qui soulignaient les yeux mélancoliques de celle qui avait autrefois bouleversé son quotidien, pimenté sa vie et embrasé mille et un rêves vite éteints. Framboises, ricochets et nains de jardin, de simples souvenirs : ils avaient vite jauni, les clichés de leur amour. Finis, les transports -amoureux- en commun, les tickets, les billets doux et les correspondances clandestines Gare du Nord, Gare de l'Est.

Salle des pas perdus...

Gare Montparnasse, il achèterait le billet pour le premier train au départ. Vers quel point cardinal le mènerait le destin? Sur le littoral breton ou au cœur des vignobles, à Saint Emilion? Le temps d'immortaliser l'instant, d'abandonner derrière lui ces clichés symboles d'une autre vie qu'un simple quidam ramasserait peut-être ou qui finiraient leurs jours sous le poignet machinal d'un balayeur...

Il inséra les trois pièces dans la fente et s'apprêtait à faire une fastidieuse série de choix -couleur ou noir et blanc? 1 portrait ou 4 identités? Mat ou brillant?- lorsque soudain...

 

Option a : Un rire étouffé dans le couloir, un bruit de clef. Nino se réveilla en sursaut, en sueur. Seul dans son lit. Comme toujours. Et presque soulagé de son célibat, après ce rêve odieux et récurrent qui hantait ses nuits solitaires.

 

Option b : Nino réalisa qu'il avait oublié sa carte bleue sur le guéridon de l'entrée. Plus un rond en poche, maintenant qu'il avait glissé les pièces dans le photomaton. Flash. L'appareil captura son rictus crispé. Son plan tombait à l'eau. Il allait devoir rentrer, comme si de rien n'était, trouver une excuse pour son retard, et reprendre le cours de sa vie. Il irait embrasser et border ses enfants, ce soir. Et le suivant.

 

Option c : Il se sentit apaisé. C'était la seule solution. Cette vie monotone, prévisible, mesquine l' insupportait au plus haut point. Il fallait en finir. La première photo serait la bonne, la première destination aussi. Il sortit et leva les yeux vers le panneau d'affichage. Ne pas choisir, ne plus choisir, se laisser guider, et faire confiance à sa bonne étoile.

Commentaires

Je choisis l'option C. ! Pas très moral ? Tant pis ! Tu as réussi à nous faire partager sa lassitude et son désir d'ailleurs. Alors, en tant que lectrice, je choisis de le suivre dans cet ailleurs.

Écrit par : Madame Kévin | 13.04.2011

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Et moi aussi je choisis la C. Qui sait, c'est peut-être lui qui a secoué la femme de mon texte à la gare ? Deux âmes perdues, fuyant.

Écrit par : Gabrielle | 14.04.2011

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Même chose, je vote pour la C.
Nous ne sommes définitivement pas très morale sur ce blog... ;-)

Écrit par : Lizly | 17.04.2011

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