26.04.2011
Le premier pas
Par Kazie
Je sortais à peine du cinéma et de son ambiance tamisée que le brouhaha de la métropole m’atteignit. Ce n’était que le temps d’un instant qu’on s’en débarrassait avant qu’il ne revienne, comme un parasite duquel on ne se séparerait jamais. Peut-être que Paris se débarrasserait de moi avant que je ne me sépare d’elle. Ses formes envoutantes et ses édifices impériaux me toisaient dédaigneusement alors que je regagnais la bouche de métro. Ma place n’était pas dans ses rues, pas sur le bitume qui ne connaissait pas de repos. Inlassablement les gens le parcouraient. Bien que Paris, la ville lumière m’ait fasciné depuis toujours, elle ne m’emplissait plus depuis que j’y habitais. Je la contemplais comme un amant las de sa dulcinée. J’aurais à faire le premier pas.
Lucie avait quitté la salle avant moi. Je n’arrivais plus à me souvenir quand. J’étais tellement pris par le film que je n’avais pas prêté attention à elle. Peut-être qu’elle s’était sentie mal ou que le film ne passionnait pas autant que moi. C’était une fille que j’aimais bien, sans que je ne ressente une passion dévorante pour elle. Nous nous complaisions dans la routine de notre couple. J’essayais de lui faire découvrir la richesse du cinéma, mais elle préférait garder ses yeux rivés sur un quelconque bouquin. Elle était prête à satisfaire le moindre de mes désirs, tellement elle m’aimait, mais je n’arrivais pas à la sortir de ses romans. L’emprise qu’ils avaient sur elle était incommensurable. Si ce n’était pas elle qui dévorait les livres, alors c’était bien elle qui serait dévorée par un livre. Happée, elle ne pourrait plus que vivre dans son roman, sa fiction.
La faible lueur des réverbères m’accompagna tout le chemin vers le métro. C’est lorsque je passais devant une vitrine d’un magasin de fringues démodées que je remarquais combien j’étais fatigué et las. Las de courir vers un futur incertain et fatigué de déployer des efforts à mon convaincre que tout irait bien. Je n’étais pas un optimiste né, c’était indéniable. J’aurais voulu changer, mais à mon stade, cela paraissait tout simplement impossible. Lorsque j’étais plus jeune, c’était le manque de volonté qui m’avait fait avancer dans la voie dans laquelle je m’étais engagé il y a ce qu’il semblait être une éternité.
Le film traitait de l’envie de partir, de s’enfuir et de recommencer une vie. Un homme était à la poursuite de son amour de jeunesse alors qu’en réalité il fuyait sa vie. Ce n’est que lorsqu’il avait atteint l’Argentine et que la femme l’embrassait qu’il s’en rendit compte. Non seulement il vit que la poursuivre ne l’avait mené nulle part, si ce n’est en Argentine, mais il reconnut qu’il ne l’aimait pas. L’amour une fois découvert semblait fade à ses yeux. Et pour finir, l’homme s’était suicidé, comme pour se punir de quelque chose qu’il n’avait pas reconnu à temps.
Demain, je l’aurais déjà oublié et me rendrai encore au cinéma, pour passer le temps et tenter de me détendre.
Entre temps, j’avais atteint le quai. Connaissant les horaires par cœur, je savais que le prochain métro viendrait dans onze minutes. En face de moi trônait une affiche publicitaire pour un parfum pour homme. Le mannequin me jaugeait de son regard ténébreux. Une femme tenait tendrement sa tête, avançant les lèvres comme pour l’embrasser, mais lui s’en moquait. C’était moi la prochaine proie, sa victime.
Les minutes passèrent sans que je me rende compte que le temps s’était arrêté. L’horloge indiquait 23h40, il restait dix minutes d’attente. Je m’imaginais déjà dans le métro voyageant dans les souterrains de la capitale pour regagner l’appartement. Un SDF à moitié mort de fatigue et d’ivresse m’attendrait dans le métro. Une vague odeur de tabac froid se mêlerait à celle de l’alcool. Bien qu’il m’arrive de griller de temps à autres une cigarette, l’odeur du tabac froid me répugnait. Ce soir, j’aurais aimé pouvoir fumer pour tuer l’attente. Il semblait qu’une éternité soit passée avant que je commence à m’impatienter. Il était 23h40, plus que dix minutes d’attente. L’homme de l’affiche semblait cligner des yeux, tandis que la main de la femme m’envoutait en enlaçant de plus en plus ostensiblement la tête de l’homme. Je devais fabuler, les affiches ne prenaient pas vie. Je risquais un regard vers l’horloge qui indiquait toujours stoïquement 23h40. Alors le temps s’était bel et bien arrêté.
J’étouffais. Pour les dix minutes qui restaient je devais absolument retourner à la surface et envoyer un message à Lucie pour lui dire de ne pas s’inquiéter. Les escalators étaient en panne, comme toujours. Plus je remontais, plus une étrange impression se saisit de moi. Jusqu’à quel point pouvait-on être certain de ce qu’on vit ? Peut-être que ce n’était qu’une mascarade pour se convaincre qu’on vivait au travers de nos actes. Un jour la mort nous rattraperait, ce n’était qu’une question de temps. L’homme dans le film avait décidé d’arrêter son horloge en entrant dans l’eau glaciale de l’océan.
Le hall de la station de métro était aussi froid et déplaisant qu’au départ. L’impersonnalité du lieu me frappait pour la première fois ce soir. Certes, je ne m’attendais pas à des tapis rouges et des tapisseries, ce n’était qu’une station de métro, mais on aurait pu faire un petit effort pour mettre le voyageur à l’aise. Là même l’odeur qui flottait dans l’air – des effluves de parfum bon marché – répugnait le voyageur à s’éterniser dans ces lieux. On le poussait à continuer de s’agiter. Je n’avais que dix minutes, mais je resterais confiné dans cette ambiance sordide. Mon portable semblait avoir disparu. Peut-être que Lucie l’avait pris, même si c’était peu probable. Je devais donc me résigner à me dire qu’il était tombé de ma poche, même si je n’arrivais plus à me souvenir où.
Pour palier l’absence de connexion au monde moderne, je fis le tour de toute la station. Rien ne semblait indiquer un relent de civilisation. Le magasin de fringues était devenu intemporel, s’enracinant dans la routine de l’univers parisien. Et puis dans ma quête, je le trouvais finalement. Ni le métro, la civilisation ou Lucie, mais un vague souvenir d’un passé lointain. Ca semblait tellement improbable qu’il ait survécu tout ce temps que ça serait bien le seul pour qui je pourrais esquisser l’ébauche d’un sourire. Je réglais le siège à la hauteur optimale, m’asseyais et insérais finalement les pièces dans le mécanisme. Aucun bruit ne parvint à mes oreilles, jusqu’à ce qu’une lumière vive, presque blanche ne vienne m’arracher de ma rêverie. La vitre devant mes yeux rejetait toujours mon reflet. La même lumière réapparut. J’ai cru que tout était fini. Pour moi. C’était de la science-fiction. Je restais là à contempler le vide quand deux autres flashs m’arrachaient des grimaces de souffrance. Je m’oubliais. Un claquement sec me ramena à la réalité. Celle de l’attente, de mon portable disparu et celle du photomaton. Je sortais les photos délicatement, comme si ça avait une quelconque importance, vu qu’elles seraient de toute évidence ratées. Je me levai et quittai la cabine sans même leur jeter un regard.
Je redescendis sur le quai. 23h45. Plus que cinq minutes. J’en ressentais déjà un profond soulagement par le simple fait que la civilisation me rejoindrait si vite. Les photos n’étaient finalement pas si ratées que ça. J’y semblais plus en forme et plus serein. Un timide sourire venait égayer mon visage. Oui, j’y semblais même heureux, alors que je me morfondais dans une station de métro vidée de toute vie et de tout progrès.
Le métro déboula en trombe. Aucun bruit n’avait précédé son arrivée. C’était comme si il était sorti de mon imagination pour atterrir sur les rails dans un grincement de métal usé. J’entrai sans trop prêter attention aux éventuels. Mes sens étaient exacerbés. La porte se referma dans un claquement sec alors que je prenais place. Je clignai des yeux et vis en face un clown qui me souriait en indiquant d’un mouvement de tête les photos que je tenais lâchement. Mon regard retomba sur elles et lorsque je le remontais pour regarder le clown, il souriait toujours. A vrai dire, il faisait presque peur. « Vous aussi ? » me demanda-t-il. Je haussai les épaules, sans comprendre. L’instant d’après, les portes s’ouvraient sur une station. Je sortais et c’est seulement sur le quai que je me retournais. L’affiche du mannequin au parfum me toisait d’un air accusateur. L’horloge sur le quai indiquait 23h47. Je voulais sortir, ça n’irait jamais assez vite. L’escalator était ici aussi en panne. Ce n’est qu’au dehors que je me rendis compte que je venais de sortir à la même station où j’attendais auparavant. La ville n’était plus la même. Une brise nocturne agita les photos. Je les contemplais espérant découvrir un détail salvateur. J’y semblais plus jeune. Même mes mains tremblantes, avec lesquelles je tenais les photos semblaient moins ridées et lasses de marteler un clavier. J’inspirais à fond et me lançais dans les rues pavées sans plus savoir qui j’étais. Mais le clown, lui, souriait encore au coin de la rue.
14:24 Publié dans Jeu n°6 | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note





Commentaires
Écrit par : Aahraz | 26.04.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Kazie | 27.04.2011
je poste ici pour poser une question, car je n'ai pas vu parler de ça dans les règles.
En fait, je trouve vraiment la photo superbe, et elle peut être exploitée sous des angles vraiment différents. Est-ce possible de faire deux textes? Enfin, y a t-il une limite de publication? (je comprendrai tout à fait que ce ne soit qu'un texte par personne). Mais l'exercice semble intéressant ^^
Merci de votre attention
Écrit par : Aahraz | 27.04.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Lizly | 27.04.2011
Écrit par : colibri | 10.05.2011
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Lizly | 18.05.2011
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