26.04.2011

Qui est-il ?

Par Claire

Depuis une heure qu’il est là, pas une seule photo n’est sortie du photomaton. Pas une seule. Assis sans bouger, il ne sait pas que depuis ma place dans ce RER je le vois. Bloqué à quai, les portes closes pour “accident grave de voyageur” et un haut parleur qui résonne dans les wagon “Nous faisons notre possible pour reprendre la route”. Depuis une peu moins d’une heure que nous somme bloqués, pas une seule photo de cet homme en cravate n’est sortie. Alors je l’imagine.

Jeune ex-cadre dynamique au chômage qui cherche du travail et doit faire des photos pour son CV loin d’être vide, il est assis. En sécurité derrière ce rideau, il s’énerve contre ceux qui ne lui ont pas encore répondu. Après les 60 lettres de motivation envoyées. Et ceux qui lui ont simplement écrit quatre mots des plus impersonnels sur une feuille A4 très bien pliée en trois dans une enveloppe à fenêtre. Il ne comprend pas pourquoi. Il ne convient pas aux postes pour lesquels il a “signalé son intérêt” et les services des ressources humaines qui restent muets. Une heure qu’il rumine et qu’il ne sait plus comment faire pour “montrer sa motivation” qui s’étiole au fil du temps. Payer son loyer c’est pourtant une motivation valable. Parcours sans tâche. Premier emploi. Finance, gestion d’actifs pour des tiers au sein d’une petite compagnie. Mais avec un patron alcoolique, il a fallu vendre. Et le repreneur est arrivé avec son équipe déjà constituée ou presque.

Les derniers arrivés ont été les premiers à devoir partir. Il a ramassé ses affaires personnelles dans un carton, le bureau qu’il occupait avec quatre de ses collègues s’amputait d’un de ses membres. Une dernière fois avant de partir il a regardé par la fenêtre qui donnait au ras du trottoir dans cet immeuble tout près des Champs Elysées. Sans nostalgie, juste avec l’amertume de s’est autant donné pour si peu. Depuis, rien. Il cherche à se vendre. À mettre en valeur le peu d’estime qu’il lui reste. Je peux l’imaginer sourire derrière son rideau, un sourire amer et en colère, sans désespoir. Il se reprend et n’abandonne pas, il veut travailler, il aime ça, sans cette faim d’occuper un bureau pour douze heures de sa journée il n’est rien ou si peu.



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Ou alors c’est peut-être cet homme qui vient de préparer son voyage, son pèlerinage dans l’île où il a passé son enfance. Et son passeport à faire. Cuba jusqu’à ses seize ans. Puis le départ de son père à Toulouse et sa mère, son frère et lui qui repartent pour la France après seize années à vivre à La Havane. Qui le suivent sans broncher parce qu’ils n’ont pas le choix. Ses grands-parents maternels sont restés dans leur maison à là-bas, au milieu de ce haut lieu touristique qu’est la plage de Varadero. Lui, il se souvient simplement de l’odeur du marché et des milkshakes à la vanille qu’ils achetaient avec son frère et Juan son meilleur ami. Et les parties de volley avec les touristes en bord de mer. Juan est resté aussi. Parfois ils discutent par chat ou mail mais le décalage horaire leur fait préférer la deuxième solution. Toujours aussi complices, chacun s’est adapté au départ.

Ils le savaient quand ils se sont connus, qu’il ne resterait pas avec ses grands-parents s’il devait partir. Ils ne savaient pas quand. Alors ils ont profité de chaque moment sur place, des soirées dingues, les après-midis sur la plage avec Mina quand il pleuvait et que les européens rentraient à leur hôtel sécurisé. Eux n’attendaient que d’aller dans l’eau sous la pluie. Cet amour avec Mina aussi, sa peau contre la sienne, l’odeur de ses cheveux, le salé de ses larmes quand elle a appris qu’il l’abandonnait. Son premier grand amour. C’est con parfois la nostalgie. Et les premiers amours. Il n’a jamais pris de ses nouvelles. Douloureuse séparation d’adolescents. Il ne sait pas si elle est mariée, si elle a des enfants. Ce qu’elle fait. Ils voulaient ouvrir leur propre bar tous les trois. Ils avaient un tas de rêves s’approchant dangereusement de l’utopie. Comme des gamins. Ils s’étaient promis la lune et la plage. Mais son père est parti et il a du le suivre.

Peut-être même que cet homme est simplement au sein d’un tourbillon de doutes, de choix à faire qu’il ne parvient pas à dire. Peut-être qu’il rentre d’un rendez-vous qui l’a secoué, peut-être qu’il a pris cette décision irréversible de tout quitter et que depuis la peur s’égrène au rythme de son coeur. Il prend son pouls, un peu perturbé par ce qu’il a dit une heure avant à cette femme qu’il a croisé dans une soirée où la coke lui a éclaté le nez. Ce qui lui a murmuré. Qu’il ne voulait pas de ses nouvelles. Que cette nuit suffisait amplement. Peut-être qu’il ne sait pas où aller, ailleurs que derrière ce rideau. Peut-être qu’il est simplement fatigué d’attendre de se trouver potable sur une photo aussi.

Le RER s’ébranle. Je ne saurai jamais ce que cet homme attendait dans le photomaton. Du courage ou de la solitude protectrice.

Commentaires

Mais ton texte et la suite du mien !!! C'est ma Mina qui a créé l'incident de ton RER !!! J'ai bien aimé ta prose et l'histoire qu'elle sert...

Écrit par : colibri | 09.05.2011

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Ah Colibri ! et bien on devrait faire ça, voir comment les textes peuvent se répondre, se suivre, etc... je n'avais pas lu ton texte, c'est drôle l'écho !

Écrit par : Claire | 27.05.2011

on voyage, on baguenaude, souvent je fais ça aussi en regardant les gens dans le métro je leur imagine une vie, une histoire...

Écrit par : poulopot | 10.05.2011

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Ton texte me fait penser au blog de l'inconnu du métro (http://linconnudumetro.metrofrance.com/)
Moi aussi j'adore imaginer des vies aux gens qui m'entourent dans les transports en commun.

Écrit par : Lizly | 18.05.2011

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