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11/05/2011

L'Androgyne

Par Lizly

Photomaton.pngRidicule... Tout cela était tout simplement ridicule...

Elle passa deux fois sa main dans ses cheveux fraichement coupés. Elle sentait encore l'agression de la tondeuse remonter sa nuque. Et dire qu'il avait fallu acquiescer de la voix, de la tête, des yeux et même des mains en feignant l'enthousiasme à chaque fois que le coiffeur lui avait posé cette même question, le ton inquiet. Comment voulait-il qu'elle sache si elle était vraiment sûre de ce qu'elle était en train de faire ? Elle savait juste qu'il était bon marché et qu'elle devrait se contenter de l'unique coupe qu'il savait faire.

Là, dans cette cabine rouge, elle observait ce jeune homme familier qui lui rendait son regard scrutateur. Elle avait mis des années à surmonter ce mal-être quasi permanent, enfermée dans ce corps filiforme. Sa poitrine, discrète, ses hanches, droites, ses traits, neutres. Elle lui avait pourtant appris à dégouliner de féminité, basculant trop souvent dans l'excès. Combien de garde-robes devenues putassières avait-elle remisée ? Combien de temps devant la glace à apprendre à souligner la féminité de ses traits sans se peindre un nouveau visage ?

Elle avait arboré une couronne de boucles vermeils que toutes lui enviaient, allongé à l'inconnu son regard au fil d'un eye-liner noir, teint ses lèvres du parfum alchimique de la cerise d'un gloss, adopté cette démarche diaboliquement sensuelle, choisi mille fois ses gestes et aimanté les regards, dévissé les cervicales, provoqué quelques disputes et peut-être même des paires de gifles. Être femme, le travail de toute sa vie d'adulte. Balayé en une heure de shopping bon marché et quelques coups de ciseaux. Mais avait-elle le choix ?

La machine débitait ses ordres et elle se redressa. Elle se voulait un air décontracté. Elle essaya de se rappeler cette photo de son grand-père prise à la dérobée avec son tout premier appareil, écarta les jambes, cala sa main gauche sur sa cuisse, relâcha ses épaules, et rata un cliché à cause d'un sourire inopiné et bien trop féminin accompagnant l'idée saugrenue d'être encombrée pour la première fois par cette poitrine jugée trop souvent inexistante.

Elle valida le cliché suivant sans trop y regarder, comme si cette empressement suffirait à gommer ce qu'elle s’apprêtait à faire, ramassa le sac à dos tellement masculin dégottait dans un bazar et dans lequel tenait toute sa nouvelle vie dans ce nouveau pays et sorti de la cabine en surveillant le hall. Personne. C'est ce qu'elle avait espéré en ce retranchant si loin dans la gare vers cette cabine isolée. Dans le silence ronronnant, elle sursauta au contact du vibreur de son téléphone.

- Allô ?

- Bonjour jeune homme ! Avez-vous fait bon voyage ?

- Très bon monsieur, j'arrive tout juste à la gare.

- Fort bien. Avez-vous pensez aux dernières pièces que nous vous avons demandées ?

- Je suis justement en train de m'occuper des photos d'identité.

- Fort bien ! Vous les déposerez en allant signer votre contrat cet après-midi. Ensuite, vous passerez me voir, que je rencontre enfin ma nouvelle recrue en chair et en os.

- Je n'y manquerais pas, monsieur.

- Fort bien, j'ai hâte de vous rencontrer. Je suis convaincu qu'il nous faut un homme pour redynamiser cette équipe. J'ai écarté tous les CV présentés par des femmes mais je ne regrette pas d'avoir attendu de tomber sur le votre. Et on en a reçu un paquet ! Un tel poste, vous n'êtes pas sans ignorer qu'il n'y en a guère sur le marché. En tout cas, votre embauche par entretien téléphonique fait jaser dans nos bureaux. Elles attendent toutes "le Petit Français". Ah, la, la, vous savez comment sont les femmes !

Elle ramassa délicatement les quatre encadrés de son nouveau visage que la machine venait de vomir.

- Oui, monsieur. Oui, je sais.

20:16 Publié dans Jeu n°6 | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Encore une équipe qui va couler à cause d'une femme.
Bon après cette énorme bétise écrite pour rester cohérent avec le recruteur, j'ai bien aimé ton texte léger et agréable à lire, même si l'histoire n'est pas forcément si légère.

Sans aucun rapport direct, je viens de finir Millenium 1, et la description de ton personnage m'a amusé.

Écrit par : BB | 12/05/2011

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Merci BB. J'ai bien aimé essayer de traiter le sujet de manière légère alors qu'il ne l'est pas. La bêtise du recruteur est certaine mais je ne sais moi-même pas trop quoi penser de ce personnage capable de se faire passer pour un homme pour décrocher un poste...

Je n'ai pas lu Millenium donc je ne peux pas comprendre l'association d'idée.

Écrit par : Lizly | 15/05/2011

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Ton thème est dans l'air du temps (voir le film Tomboy).
Autrement, ton personnage ne fait que pousser le raisonnement plus loin que la norme. Je ne porte jamais de cravate au bureau, mais en entretien, j'en mets une...
C'est le même principe faire ce qu'il "faut" faire pour être pris, mais là elle pousse le bouchon plus loin. Trop loin à mon avis, mais comme tout ce qui concerne les relations humaines, dire à quel moment on franchit la limite est compliqué (et heureusement).

Écrit par : BB | 16/05/2011

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