Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11/05/2011

La dernière photocabine du monde

Par Georges

Photomaton.pngQuand j'ai entendu la nouvelle au journal télévisé, mon sang n'a fait qu'un tour. Moi qui ne crois en rien, j'ai pourtant murmuré  "mon Dieu" devant l'écran plat à technologie 3D que mes enfants m'ont offert à Noël dernier, pensant me faire plaisir, alors que cela ne fait qu'aggraver mes problèmes de vue. C'était déjà un tel déchirement de ne plus pouvoir être flashé quatre fois, avec l'avènement du numérique. A cette  douce époque, avec mon tendre mari, l'on se disputait pour conserver dans nos portefeuilles notre préférée. Puis nous avons partagé les mêmes clichés, non sans une certaine nostalgie de l'argentique et de notre passé fortement marqué par cette invention.

En effet, c'est en ouvrant le rideau d'une photocabine où je venais de me faire tirer le portrait pour les besoins d'un renouvellement de passeport, que j'ai croisé son regard noir pour la première fois. Je me suis affalée de peur sur le tabouret que je venais de régler laborieusement pour que mon visage soit en phase avec le cadre. A la suite de quoi, il a éclaté de rire, sans pouvoir s'arrêter,  à en avoir les larmes aux yeux. Vexée comme un pou, je me suis redressée et comme il me fallait absolument ces photos, je suis restée à le regarder se foutre de moi tout en me demandant simultanément de le pardonner entre deux pouffements. Finalement et parce que j'avais grand soif, j'ai accepté de boire un verre avec lui et de coucher le premier soir sans me poser plus de question, puisqu'il était parfait.

Et voilà qu'aujourd'hui, ils vont retirer la dernière photocabine du métro. Tout ça par la faute de cette saleté de téléphone portable, qui n'en est plus un avec ses multiples fonctions et applications. Quand je les vois, mes enfants avec leurs petits, tous soudés à leurs "smartphones" à baragouiner sur les réseaux sociaux ou jouer avec des animaux virtuels, et bien ... je ne préfèrerai pas les voir. Me contenter d'un texto ou d'un mail à la teneur aussi enrichissante que leurs rares apparitions pour le déjeuner dominical. Faute de rentabilité et malgré le soutien du Ministère de la Culture pour le maintien de cet appareil en fonctionnement, comme faisant partie de notre patrimoine, le public n'a pas adhéré. Même moi. Depuis la mort de mon mari, je n'ai jamais pu me résoudre à m'y faire photographier seule.

Finalement, le Ministère de l'Identité, du Recensement et des Flux Migratoires a imposé que tous les téléphones soient munies de leur application. Je n'ai pas tout compris parce que je me fais vieille, mais il semblerait que toutes photos d'identité officielles soient désormais prises avec leur programme et transférer en direct par message. Même chose avec l'empreinte digitale de l'index. En fonction de ses données et si l'on est déjà recensé, on peut récupérer le document au commissariat le plus proche de son domicile au bout de 48 heures. Une vérification minitieuse par un fonctionnaire de police sera effectué pour éviter toute fraude. Et la dernière photocabine sera démontée demain soir.

Je n'ai pas réfléchi plus de cinq minutes ce jour là. J'ai enfilé mon caban, pris mon cabas sous le bras et me suis rendue dans une grande surface de bricolage qui longe justement mon lotissement. Puis j'ai pris le métro jusqu'à la station de l'hôtel de Ville. Sur le trajet, je ne pensais qu'à lui et à toutes ces petites photos remisées dans une boîte à chaussure dans le placard de l'entrée. Depuis longtemps, je n'avais plus le coeur de les regarder. Je préfèrais simplement m'en souvenir comme de notre jeu favori.  Un sourire, une grimace, un baiser. Une fois mes seins à l'air et mon pull sur la tête. D'autres fois des lunettes de soleil, un bonnet ridicule, une fausse moustache.

Personne ne m'a prêté attention. On s'en fout des vieilles qui boîtent dans les couloirs du métro. Même quand j'ai sorti les chaînes toutes neuves et le gros cadenas, les usagers ont a peine levé le nez de leurs écrans. Si j'avais été un train, il en aurait été tout autrement. Je n'étais pas encore un buzz, enchaînée à la dernière photocabine du monde, pour protester contre sa disparition et intimement d'une partie de ma vie heureuse. Mais m'étouffant mortellement d'avoir avaler la clé de travers, je l'étais devenue.

20:44 Publié dans Jeu n°6 | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Il me touche beaucoup, ce texte, parce qu'en écrivant moi-même sur cette photo, je me suis aussi souvenue de tous les fou-rires avec les copines dans les photomatons, quand j'étais ado, toutes ces photos pas forcément jolies, mais pleines de rires, de visages collés les uns aux autres, de grimaces,etc... Et je me suis faite justement la réflexion qu'en dehors des photos officielles, cette période était révolue.
Bref, tout ça pour dire que j'ai trouvé ton texte très émouvant, merci! (et accessoirement, j'ai aimé aussi les allusions politiques de ce futur finalement pas très lointain...)

Écrit par : La Dame du CDI | 12/05/2011

Répondre à ce commentaire

Un truc que j'ai beaucoup aimé dans ton texte est le fait de regretter quelque chose que l'on n'utilise pas ou plus.

Écrit par : BB | 12/05/2011

Répondre à ce commentaire

Sûrement parce qu'elle sent la fin proche avec son âge qui avance (si seulement elle savait qu'elle va avaler une foutue clé de cadenas), parce que vivre sans son mari et avec des enfants surconnectés ne l'épanouit pas et que malgré tout ça, disparaître fait peur.

En tout cas merci !

Écrit par : Georges | 12/05/2011

C'est vrai qu'en écrivant j'ai surtout été inspiré par mon utilisation dans le temps et aujourd'hui du photomaton... qui ressemble à la tienne et à celle de pas mal de gens en fait... enfin je crois. Pour le reste je te remercie beaucoup. Ton texte m'a fait bien marrer... même si c'est énervant de ne pas causer polonais !

Écrit par : Georges | 12/05/2011

Répondre à ce commentaire

Tiens, tu parles de la disparition du flash. J'ai été étonnée du nombre de texte dans lequel ce fameux flash est cité alors qu'il n'y en a plus depuis bien longtemps dans les photomatons.
J'aime bien la nostalgie qui se dégage de ton texte. Elle rappelle tous ces petits riens qui disparaissent sans qu'on s'en rende vraiment compte. Souvent, ce sont mes élèves qui me font prendre conscience de ses disparitions. "Mais si, vous savez..." et non, ils ne savent pas. Peut-être qu'un jour, il faudra que je leur explique ce qu'est une photo d'identité. Ciel !

Écrit par : Lizly | 15/05/2011

Répondre à ce commentaire

merci Lizly...

Écrit par : georges | 17/05/2011

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.