14.12.2009
D'autres vies que la mienne
Par Anne-Laure
Cette couverture est hideuse. HI-DEUSE. Mais lui est juste... divinement beau. Enfin, façon de parler... Il ne faut pas être trop regardant non plus. Une coupe un peu négligée, des épaules carrées, un torse musclé, le teint hâlé bien sûr. Un regard un peu creux, mais on ne peut pas tout avoir dans la vie, n'est-ce pas? La fille, elle, est plutôt bien fichue. Une sportive sans doute. Des cheveux longs, soigneusement lissés, un regard mis en valeur par un maquillage pas très discret que je n'oserai jamais, une poitrine ferme, des cuisses sans l'ombre d'un soupçon d'une trace de cellulite...
Ils viennent juste d'arriver, son bras autour de sa taille fine, au moment où je m'apprêtais à partir. A quelques minutes près, je ne les aurais même pas croisés. Ca tient à peu de choses, hein? Mais là, ça y est, ils m'ont gâché la soirée. Parce qu'ils sont deux. Parce qu'ils s'amusent. Parce qu'ils s'aiment. Ou du moins font semblant de... Ils ont étendu cette ignoble couverture, enlevé leurs chaussures, posé à la va-vite les bouteilles de bière dans le sable, et les voilà, un peu plus loin, se poursuivant au bord de l'eau, je l'entends pousser des cris hystériques tandis qu'il fait mine de la jeter dans les vagues toute habillée. Ah, ça... Ils ne vont sans doute pas parler de la préface de la seconde édition de La Critique de la Raison Pure de Kant ce soir... Que vont-ils faire? Boire leur bière (cet athlète décérébré a-t-il pensé à amener un décapsuleur? Si ça se trouve, il a un couteau suisse? Ou il va faire ça avec les dents? Ou à mains nues pour l'épater?) Elle va minauder, ils regarderont le soleil se coucher, elle frissonnera, il se rapprochera, la prendra dans ses bras, approchera ses lèvres de son cou. C'est écrit d'avance. Comme c'est écrit d'avance qu'après cette après-midi solitaire à la plage avec mon bouquin de philo à la con, je vais rentrer chez moi, et je vais diner seule devant la télé, une salade tomate/mozarelle, puis je filerai au lit - seule - en priant pour que les voisins du dessus ne se livrent pas à des ébats trop bruyants. Histoire de ne pas me rappeler ma solitude.
En fait, ce n'est pas tant ma solitude qui me désespère. Mon drame, c'est que j'ai 18 ans, je n'ai jamais embrassé de garçon, ou plutôt aucun garçon n'a jamais voulu m'embrasser. J'ai 18 ans et je n'ai même pas la chance d'être laide. Je suis fade, insipide, d'une affligeante banalité. Je me fonds dans le paysage. Personne ne me remarque. Cheveux filasses, balourde, discrète. Banale à en pleurer. Si je n'existais pas, je ne manquerais à personne. Si je venais à disparaître ce soir, personne ne le remarquerait.
Je passe devant la couverture, leur jette un dernier coup d'oeil. D'autres vies que la mienne. Quelques secondes d'évasion de ma propre vie qui me fait mourir d'ennui. Entre rêve et jalousie, mon imagination reste infertile.
Discrètement, je file un coup de talon en passant et envoie du sable sur cette atroce couverture. Bien fait. Ils n'avaient qu'à pas s'installer si près de ma serviette.
23:24 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
A la recherche de l'enfant perdu
Par Aude Nectar
Allongée sur le plaid, je sens le pied de ma fille effleurer ma jambe. Je râle un peu : "ho, tu m'envoies du sable là, fais gaffe !"
Un éclat de rire. Je l'entends qui s'éloigne en courant.
Le soleil me caresse agréablement la peau. Le bruit des vagues me berce doucement.
Je m'assoupis quelques minutes. Je me réveille en sursaut et regarde autour de moi.

Tiens, il est encore là lui. Tout mignon plongé dans son livre, depuis presque une heure maintenant.

Et ce bel homme plus loin, qui rêvasse en regardant nonchalamment la mer. Je l'avais déjà repéré la veille. Je l'imagine poète, pianiste ou peintre.
Je me lève et esquisse quelques pas vers la mer.

Et merde ! AAAAh, c'est tout visqueux, et ça pique, bordel !
En boitillant, je tourne sur moi-même en cherchant Nectarine. Mais où est-elle passée ?
Mon cœur commence à s'accélérer. Je demande au petit garçon dans quelle direction elle est partie.
"Vers la tour hantée !" m'indique-t-il, un petit sourire en coin.
Ah oui, elle est fascinée par ces vieilles pierres paumées au milieu des dunes, au dessus de la plage.
Je cours vers elles.

La porte est ouverte, comme souvent. Je pénètre à l'intérieur. Un brusque courant d'air froid me glace les os.

Je me décide à monter ce lugubre escalier. En essayant d'oublier la légende de la jeune Comtesse qui a ici mis fin à ses jours, en 1743.
Certains entendent parfois, la nuit venue, ses gémissements qui résonnent dans la tour. Et aperçoivent sa silhouette errer pendant des heures.

"Nectarine ? Tu es là ? Allez, réponds, c'est pas drôle !"
Je continue à monter avec réticence. Aucune envie d'aller plus haut, mais je dois retrouver ma fille.

Tiens, je vais jeter un coup d'oeil dehors..

Là c'est moi qui jette un coup d'oeil dehors.

Ouah la classe ! Elle s'emmerde pas la petite Comtesse, je comprends mieux pourquoi elle reste coincée ici !
Je me penche pour regarder à droite.
Ca alors ! Mon bel inconnu qui fait des glissades sur un volcan ! Mais il est plein de ressources, il faut absolument que je lui mette le grappin dessus !
Quelle classe.
Je regarde à gauche.

Mais..j'ai la berlue ou quoi ? On dirait Nectarine qui fait de la balançoire...
J'étouffe un cri de surprise. J'ai senti quelque chose de doux sous ma main. Mais qu'est-ce que c'est ?
AAAAAAH, mais je rêve ou quoi ? Ca existe ça ?

Il est, enfin sont tout petits, où est la mère ?
Je monte quelques marches précipitamment en espérant trouver le reste de la portée.
Soudain, tout devient immense, et magnifique.

"Nectarine !!!"
Vite, hors de question qu'elle s'échappe cette fois !
Essouflée, en sueur, je rejoins la rue.
Tiens, le temps a changé. Nous voici en hiver, et ça pèle un max.
Folle de joie, enfin, j'aperçois à portée de main ma Nectarine, en train de jouer dans la rue.

C'est vrai qu'il y a un sacré dérèglement climatique.
J'attrape son bras, elle se tourne vers moi en souriant, s'apprête à me dire quelque chose quand une explosion de lumière nous éblouit.
Puis boum, on se retrouve à notre point de départ, juste avant que ma fille ne disparaisse.
Elle avait enlevé ses baskets, moi mes converses. On s'était mises en maillot et jetées dans la mer.

Tout est bien qui finit bien. Non mais faut pas déconner, on est en été hein, pas en hiver.
Allez, je me fais un coup de brasse coulée, et je reviens, tchao !
12:43 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13.12.2009
Luc
Par Zok
Tout le monde ne se connaissait pas. La soirée était bien entamée. Chacun donnait son avis, parlait à tort et à travers, comme dans toutes ces discussions entremêlées ou chacun prend la parole pour y aller de son petit avis. Fort logiquement, la politique s'invita dans la discussion, suivie par la religion et d'autres thèmes encore.
Soudain, le silence se fit. Les personnes présentes comprirent rapidement au changement de ton que l'ambiance avait tournée.
"…C'est tellement facile de se retrancher derrière des a priori confortables de petit bourgeois nationaliste. Seulement voilà, les gens sur qui tu craches ce soir ne sont pas tous des blacks, des drogués ou des pédés ! Un jour, ton fils pourrait balancer à ses potes un truc du genre : "J'étais bourré. Pas défoncé mais on avait picolé quelques bières et… voilà, on avait passé la journée sur la plage à se bécoter, on avait que nos serviettes, nos maillots de bain et nos chaussures. Putain que c'était le bon temps. Je la connaissais de la veille et sa peau sentait un fruit exotique. La nuit tombée on a commencé à entamer les provisions que je venais d'aller chercher au petit 8 à huit à côté. On a tapé dans la grignote et vidé quelques bières en rigolant. Et à force de se bécoter on en pouvait plus alors on a baisé. Entre blancs hétéros. Pas de capote, mais bon, il est où le problème on était jeune et tout était permis. Comme quand on roulait à 180 sur l'autoroute en gueulant à tue-tête dans notre voiture pourrie."
Seulement voilà, ton fils aura choppé le Sida chez une bonne française blanche et hétéro. Elle l'avait bien au chaud dans son petit cul serré. Peut-être même que ce sera la fille de ton pote dentiste avec qui t'es en train d'échanger tes blagues colonialistes de merde. Peut-être même que tu renieras ton fils. Ce serait tellement mieux qu'il choppe un cancer. On pleurerait son triste sort à son enterrement en exhortant les gens à donner aux associations de lutte contre le cancer. C'est tellement plus noble. C'est tellement pas de chance. Alors que chopper le Sida, ça jetterait une odeur de nègre sur ta famille, on risquerait même de penser que t'es un camé homosexuel repenti qui a refilé ses gênes pourris à son fils.
Mais peut-être aussi que tu changerais d'avis. Peut-être qu'en le voyant tomber en lambeaux pendant des années… peut-être qu'après avoir perdu tout ton fric chez les médecins tu gagnerais un peu d'humilité… peut-être…"
Luc avait posé son verre avant de partir, sans même saluer ceux qu'il connaissait.
Il mourut trois mois plus tard.
Il n'y avait pas grand monde à son enterrement. Beaucoup s'étaient écarté de lui. Ils comprenaient sa douleur mais acceptaient difficilement sa haine.
Pourtant, si aucun n'était responsable de sa maladie, tous l'étaient plus ou moins du regard qu'ils posaient sur lui quand ils le voyaient.
Ce regard qui ronge bien plus vite et bien plus profondément que la maladie elle-même.
23:48 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
On enlève les chaussures...
J’aime bien ces moments à la plage, entre amis ou en famille, mais c’est plus rare. On arrive après avoir mis un quart d’heure à trouver une place parce que plein de gens ont eu la même idée, la même envie que nous : aller à la mer. Profiter du soleil. Se dorer la pilule. Se baigner.
Il faut trouver LE bon emplacement : pas trop loin de la mer mais pas trop rapproché des autres personnes (saloperies de touristes !).
Poser mon sac de plage. Il est bleu turquoise. Ma serviette est aussi bleu turquoise, avec du jaune un peu fluo.
Étendre sa serviette. Colorée de préférence. C’est l’été, c’est la saison des couleurs et des motifs.
Enlever ses chaussures. Tongues pour certains, chaussures fermées pour moi. Pieds très sensibles, le sable est souvent trop chaud (d’où l’intérêt de la place pas trop loin de la mer). En vrai, c’est pas vers chez moi que je me brûle les pieds. C’était quand j’allais dans le Sud. Une autre époque…
Enlever la robe. Le moment que j’aime le moins. En maillot (deux pièces) devant Tout Le Monde… C’est pour ça qu’il faut vite filer à l’eau !
Tremper les pieds : ah c’est trop froid, j’pourrais jamais ! Et finalement, avec un peu de volonté et de courage, se retrouver à faire quelques brasses.
Sortir et s’avachir sur la serviette.
Papoter un peu, boire un coup (d’eau).
Fermer les yeux.
Sentir le soleil sur sa peau.
Sortir le livre. S’exaspérer parce que le sable se glisse dans la reliure du livre mais quand même apprécier ce moment magique : lire un bon livre avec, comme fond sonore, le bruit des vagues. Réussir à faire abstraction des gosses qui pignent parce qu’ils veulent leur goûter. Se concentrer juste sur ce bruit des vagues…
Sentir que les frissons arrivent. Regarder sa pote et dire Il commence à faire froid non ? Et finalement décider de partir !
Regarder une dernière fois la mer et le ciel.
Tout ranger.
Se sentir fatiguée par cet air marin et attendre la douche avec impatience parce que l’eau salée, ça tire la peau.
Avec tout ça, j’me dis qu’habiter là où la mer est froide et où il fait pas beau avant juin, c’est vraiment pas de chance...
Bonne journée.
23:00 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La plage (sans Leonardo)
Par Liam Haouët
Je voulais partir de là avec un peu de panache. Faire comme si de rien. Laisser dans l’ornière ne serait-ce qu’une journée ces idées noires que nous ressassions depuis un bon bout de temps. Elles auraient tout le loisir de nous rattraper plus tard. J’étais surtout mû par la volonté de lire dans ses yeux autre chose que de l’abattement alors je lui avais proposé, tout à fait sérieusement, de passer cette journée à nous prélasser sur le sable comme de vulgaires touristes. Bien que peu convaincue du succès de cette entreprise, elle avait fini par céder, face à mes insistances. Nous avons ainsi tassé nos affaires dans un grand sac à dos, pris les dernières bières dans le frigo et sommes partis vers l’ouest, où nous attendait, à une demi-heure de marche à peine de notre maison, l’une des plus grandes plages de la région. Une plage qui avait vu passer nos plus belles après-midi ensemble.
Derrière nous, la porte d’entrée est restée ouverte.
Sans exprimer la moindre sollicitude, le ciel était crânement resplendissant. Bleu... A l'exception, peut-être, d'un ou deux nuages glissant avec grâce par-ci par-là, tout en arrondis voluptueux et qui donnaient un peu de relief aux vastes cieux, fournissait quelques formes incongrues à déceler parmi leurs bourrelets blancs. Des chamallows pour imagination paresseuse de plagiste indolent. Et ils étaient venus en nombre cette après-midi-là offrir leur peau au vif mordant du soleil, si bien que nous avons dû marcher quelques minutes de plus, les chaussures à la main, en laissant de nos pieds des traînées dans le sable chaud jusqu’à trouver un emplacement suffisamment large pour y placer notre serviette, double.
Après avoir fait de nos vêtements un petit tas compact, nous nous sommes allongés sur le dos, les yeux perdus dans tout ce bleu surplombant et la tête bien calée sur les paumes de nos mains, dans la longueur d'un silence que ni l’un ni l’autre ne semblait vouloir rompre. Comme seules paroles, quelques regards échangés, et alors je lui souriais tendrement, ne sachant que faire d’autre, ne trouvant d'autres mots à lui souffler.
Nous parvenaient, envahissants, le vent qui faisait claquer les haubans et les éclats de rire des enfants, jouant dans les rouleaux.
Nous laissions l’ambiance nous imprégner comme un lézard se laisse réchauffer par les rayons du soleil avant de partir en chasse et quand je jugeais avoir accumulé assez de rires en moi, je me levai et l’attirait, elle, vers les reflets de l’océan. Je la tirais par la main, courais et riais à mon tour, mêlant mes vocalises à celles des jeunes oiseux en short qui s'ébrouaient sur cette plage. Elle, elle jouait le jeu et m’accompagnait, gagnée par mon entrain. Un entrain bancal, près à s’effondrer dans un horrible fracas à la moindre ombre aperçue, mais un entrain tout de même.
Entrant dans l’eau, nous nous sommes aspergés l’un l’autre comme des gamins – l’eau était fraîche et nous donnait la chair de poule – en criant, puis j’essayai de la couler mais d’un balayage elle me fit perdre l’équilibre et ce fut finalement ma propre tête qui se retrouva sous l’eau. Elle rit comme une enfant et j’aimai ça, cette légèreté retrouvée dans ses yeux, dans cette fossette que j’avais peu vue ces derniers mois.
Je me félicitais de mon initiative.
Nos jeux se sont calmés, peu à peu, et je l’embrassais.
Nous échangeâmes un regard grave qui déchira, l’espace d’une seconde, le voile de notre insouciance.
L’après-midi continuait d’avancer alors que nous séchions dans un demi-sommeil salvateur, aidés dans cette démarche par une première bière bue. Elle n’était plus très fraîche, mais nous nous en souciions peu et avons savouré chaque lampée comme si c’était la dernière.
Le temps avançait et l’espace autour de nous prenait ses aises, les familles s’en retournant vers leurs foyers respectifs pour laisser le temps aux enfants de prendre leur douche, aux parents de préparer le dîner. Je voyais qu’elle y pensait, à en juger par ses pupilles tristes, et moi-même j’avais de plus en plus de mal à donner le change. Ne restaient pour nous tenir compagnie que quelques couples amoureux et indifférents.
Nous avons remis nos pulls car le vent forcissait alors. Puis nos pantalons. Nos pieds quant-à-eux, bravant la fraîcheur nouvelle de l’air, s'étaient enfouis nus dans le sable. Les chaussures restaient seules, vides, à côté des bières. Nous en avons bu une autre, alors qu’il ne restait plus que nous sur cette plage finalement désertée de tous.
Nous, les mouettes, et les rouleaux froissés de l’océan.
Et le soleil qui se couchait.
La journée touchait à sa fin et nous avions atteint notre but tant bien que mal, chancelants parfois mais avançant toujours. Le sujet n’avait pas été évoqué, la vie avait remporté ce jour une bataille honorable. Mais la nuit allait commencer à s’étirer, et les angoisses reprendraient le dessus.
Nous nous étions courageusement battus toute l’après-midi, bien que conscients que ce n’était que pour l’honneur, la guerre étant déjà perdue depuis longtemps.
Depuis ce jour qui avait vu arriver, recommandé, l’avis d’expulsion.
22:56 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Soirée de vacances
Soirée de vacances
par François D.
Pour s'en sortir, il ne lui restait qu'une solution : entrer dans la quatrième dimension, c'est du moins ce qu'avait affirmé l'agent XB40, venu de la constellation d'Andromède, chargé par les autorités de NG7662, terminologie terrienne de la planète Zulma, de constituer un genre d'arche de Noé interstellaire. La forme humaine de l'agent XB40 parfaitement reproduite bien qu'incomplète, il n'avait nul besoin des organes humains, avait su séduire Karine.
Il l'avait abordée au sortir d'un restaurant dans cette ville balnéaire de la côte Atlantique. Pour son troisième jour de vacances, elle avait de la chance, elle allait peut-être rencontrer l'amour de sa vie. Dommage que la fin du monde était annoncée au premier jour de l'hiver. Après tout il aurait été stupide de dédaigner l'éventualité de cinq mois d'un bonheur total, imbécile et illusoire.
L'agent XB40 avait pris les traits d'un fameux acteur américain. Nulle femme ne pouvait rester insensible au charme subtil de sa moue un peu niaise, de son regard mouillé et dur à la fois et de ses bras puissants. Certes, la vue de son torse musclé et dénué de poils, tout comme son absence de bedaine, ne promettait pas un confort idéal, mais peut-être ne fallait-il pas en demander trop. Lorsqu'il lui proposa d'aller boire un verre, tous les regards s'étaient tournés vers la jeune femme, envieux, étonnés et légèrement déçus du manque de goût de Brad Pitt. La soirée fut merveilleuse. Brad, alias l'agent XB40, était charmant, attentionné. Il parlait doucement d'une voix chaude, certes un peu nasillarde, car son synthétiseur ne datait pas d'hier. Les méchantes langues auraient volontiers comparé son timbre à celui d'un canard monstrueux, mais tout cela n'était qu'exagération, XB40 s'en sortait très bien.
Ensuite, il l'invita à regarder le coucher du soleil sur la plage. Il alla chercher une couverture dans le coffre de sa voiture. Respectant à la lettre un scénario cent fois rabâché lors de son stage de facilitation relationnelle intercommunautaire, il revint avec quelques bières qu'ils ne purent toutefois déboucher faute de décapsuleur. Elle nota qu'il n'avait guère de goût en matière de linge de maison, la couverture en grosse laine s'ornait de figures géométriques roses et bleues. Ils s'assirent sur la plage. Longtemps ils restèrent silencieux, face à l'océan qui s'enflammait. Il lui posa mille questions sur l'avenir dont elle rêvait, ses passions, ses projets.
Ils firent longuement et de nombreuses fois l'amour sur le sable. Il s'appliquait et tentait de se remémorer au mieux la formation d'éducation sexuelle terrestre qu'il avait reçue sur Zulma, cela le renvoyait à plusieurs années-lumière. A l'époque, avec sa camarade de cours ils avaient dû se retenir de rire plusieurs fois tant ils trouvaient l'exercice saugrenu. Aujourd'hui, alors qu'il passait aux travaux pratiques avec une autochtone, il avait eu le plus grand mal à garder son sérieux. Puis il lui parla de sa mission en regardant les étoiles. Il lui semblait que Karine s'obstinait à ne pas comprendre ce qu'il lui expliquait de la sauvegarde des espèces, du programme conservatoire du vivant que les Zulmains avaient mis en œuvre. L'espace d'un instant, il se mit à douter du bien-fondé de son choix en faveur de cette petite brune frisottée au sourire sain et ravissant. Puis il se reprit, réalisant que pour un humain, un voyage interstellaire vers la constellation d'Andromède tenait davantage du délire que d'un banal prélèvement ethnozoologique. Devant ses objections quant au mode et à la durée du transport, il lui parla de la quatrième dimension. Et comme elle éclatait de rire, il l'entraîna sur la couverture aux dessins géométriques. Instantanément ils disparurent.
Au matin, à quelques enjambées d'une voiture abandonnée, ne restaient sur la plage que deux paires de « converse » et deux bières non décapsulées, ce qui laissa la police perplexe.
22:54 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Variations sur le même thème
Par Sophie L.
Ce qu’elle déteste par-dessus tout, c’est vider les poches.
Elle est partagée entre le sentiment d’intrusion dans des vies qui doivent rester un tant soit peu privées, la transparence qu’elle leur renvoie, comme si ce qu’elle pouvait découvrir leur importait peu, et le statut de celle qui nettoie leur saleté, sans remerciements.
Accroupie sur le sol devant le tas de linge, elle trie, vide, remet à l’endroit, inspecte les taches, soupire devant celles qu’elle devine récalcitrantes, vérifie les étiquettes, entasse le tout dans le tambour de la machine.
Un papier froissé s’échappe du linge.
Elle le ramasse sans y prêter attention, enclenche le bouton, se redresse difficilement en pensant qu’il faut qu’elle leur demande de la Javel pour blanchir les chemises devenues grisâtres avec le temps.
Elle serre le poing sur le bout de papier qui se rappelle soudain à sa mémoire. Elle le déplie mécaniquement, le regarde distraitement s’apprêtant déjà à le jeter dans la poubelle.
Pourtant, elle s’arrête, défroissant soigneusement l’image pour mieux la découvrir.
C’est une photo. Une drôle de photo, sans personnages.
Pourquoi en prendre si c’est pour les oublier dans une poche ?
Elle cherche ses lunettes dans son tablier, les chausse rapidement pour mieux observer l’image.
La chaleur du soleil, le bruit des vagues, l’odeur des crèmes solaires, le rire des enfants, une flopée de souvenirs affluent soudain comme une déferlante qu’elle ne peut stopper.
Elle glisse doucement sur le sol, le dos appuyé au mur, tenant l’image à deux mains.
Depuis combien de temps n’a-t-elle pas goûté à ces instants paisibles ? A-t-elle jamais décapsulé une bouteille de bière qu’elle aurait bue au goulot ?
C’est les vacances. Il fait beau. Ils décident d’aller boire une bière à la plage. Ils sont vieux parce qu’ils ont apporté une couverture. Je trouve ça choquant parce que chez moi, les vieux, ils ne boivent pas de bière.
Non, je me suis trompé ! Ce ne sont pas des vieux parce que jamais des vieux ne porteraient des chaussures comme ça. Bon alors, je dirais que ce sont deux jeunes qui boivent en cachette de leurs parents. C’est logique.
Deux amants se retrouvent pour la journée. Elle est romantique, lui pas. Elle veut se marier, lui pas. Il a apporté des bières, parce qu’à la plage, il n’y a rien d’autre à faire.
C’est une photo exposée dans une galerie parisienne. Le photographe a laissé son enfant jouer avec son appareil et lorsqu’il a développé la pellicule, il a trouvé que ce cliché pourrait appartenir à n’importe qui, alors, il a décidé de l’exposer afin que chacun aille à la rencontre de ses propres souvenirs.
En corrigeant les copies, le professeur de français, Monsieur Kévin, se dit que parfois, cela a du bon d’avoir une épouse blogueuse. Il faudra qu’il songe à lui emprunter ses idées un peu plus souvent…
22:51 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ce soir j'irai danser le Mambo
Par Madamezazaofmars
Mais comment avait il pu ranger ses chaussures de la sorte ?
On était à la plage d'accord, il faisait beau, c'était l'été mais comment avait-il pu ?
Moi j'avais fait les choses en règles : posées l'une a côté de l'autre, avec la chaussure droite légèrement décalée vers l'arrière, la perfection.
Pourquoi avait-il voulu se démarquer de moi, de nous ?
Elles étaient à l'opposé l'une de l'autre, peut-être un peu comme nous depuis quelque temps...
Heureusement la bière était là, et j'oubliais un peu plus à chaque gorgée ce qu'il avait fait ou ce que moi je voulais qu'il fasse.
On était seul, on était là tous les deux, il avait l'air de m'aimer alors j'oubliais tout...
Oui mais quand même ses chaussures !!!
22:50 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Flash-back photographique
Par Mamzellescarlett
C’est fou, cette photo. Un vrai container à souvenirs.
Te souviens-tu de nos cris ce jour-là, lorsque le vieux nous a annoncé que c’était pour demain ?
Il voulait qu’on la boucle à cause des voisins, mais on bondissait comme des cabris. Surtout toi, ma Rose. Ma soeur.
Moi, je me contentais de boire ta joie au coin de tes rires. C’était doux et bon.
Ce matin-là, j’ai prié pour que démarre cette satanée bagnole.
J’avais mis ma robe à bretelle qui se boutonne par devant, et toi ma Rose, je ne me souviens plus.
Ah si. Tu sentais comme une odeur de fraise chocolatée, tes parfums me chatouillaient les narines et voguaient délicatement dans la voiture.
Je guettais son regard dans le rétroviseur. L’oeil torve. Je crois y avoir vu une brume de quelque chose que je ne connaissais pas. En tout cas, sa ride de vieux con qui plisse quand il gueule, avait disparu.
On en a avalé du bitume, même qu’il a étouffé un juron en voyant le montant du péage. Il a dit un truc débile, « que c’était la dernière fois » et j’ai planté mon regard dans tes yeux pour entortiller nos colères.
Et puis ce fut là. Magnétique. A perte de vue. Cette vision tourmentée, sculpturale, de l’infini. La danse provocante des vagues, avalant nos cris, le sable chatouillant nos jeunes impatiences.
C’est à ce moment-là, je crois que j’ai voulu te prendre en photo.
Mais je n’ai eu que ton pied, car bien entendu, tu bondissais comme un cabri. Trop excitée de te jeter pour la toute première fois dans la mer salvatrice.
22:48 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Free hugs
Par Marlène
Comme j'aurais bien besoin d'un bon gros câlin aujourd'hui et que je ne suis probablement pas la seule, je te propose l'invention suivante :
Exemple (parce que sinon, tu ne vas pas comprendre le procédé, c'est assez complexe...) :
Version pour les filles à la vanille.
(j'ai donc mis Colin Firth, pour respecter le dicton populaire "Colin Firth à la maison, joie sous l'édredon")
À toi de jouer ! Découpe autour des pointillés avec des ciseaux à bouts rond puis mets ta photo.
Version pour les filles à la vanille.
(j'ai donc mis Colin Firth, pour respecter le dicton populaire "Colin Firth à la maison, joie sous l'édredon")
Version pour les gars au chocolat (t'as une robe et des cheveux longs et alors ? Fais pas ta chochotte ,colle ta photo virile de poilu quand même).
(j'ai mis Madeleine Albright, pour respecter le dicton populaire "Madeleine Albright à la maison, joie dans ton caleçon")
Et je fais même péter la musique pour optimiser l'ambiance câlin.
22:41 Publié dans Jeu n°1 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note







