11.05.2011

Tous ces jours sans elle

 Par Madame KévinPhotomaton.png

Il vient ici tous les jours depuis qu’elle l’a quitté. Il tire le rideau, il s’installe sur le tabouret et il se fait un flash.

Chez lui, il a un tiroir spécial où il range les photomatons par ordre chronologique. Il empile ses petites fiches cartonnées, avec sa tête dessus en quatre exemplaires. Il les fait parfois défiler et il contemple le désastre, ses traits qui s’aiguisent et se creusent au fil des semaines. Il ne reconnaît plus l’homme du début, celui qui avait encore un peu de lumière dans le regard, peut-être l’espoir qu’elle revienne. Puis on voit cet homme comprendre peu à peu ce qui lui arrive, qu’elle ne reviendra pas. Il commence à penser l’impossible : vivre sans elle, jusqu’à la fin, ça fait long.

Un jour, il lui téléphonera, lui fixera un rendez-vous dans un café – « c’est l’affaire d’un quart d’heure, dis oui. Après je ne t’embête plus ». Quand elle sera assise en face de lui, animée de l’amour d’un autre, il lui montrera le tas de photomatons. Il lui demandera simplement de les regarder et surtout de ne pas les mélanger. Elle saisira les photos, les fera passer très vite comme on fait glisser des cartes. Puis sans un mot, elle les lui rendra.

C’est lui qui payera les cafés.

10.05.2011

Dialogue, seul

Par B.B.

Photomaton.png- Echéance le 11 mai, et nous sommes déjà le 9, mais qu’est ce que tu fous ? Où en est ta production, ton texte ?
- Désolé, je n’ai rien, c’est dramatique. Quand j’ai vu la photo, je me suis dit que cela allait être du gâteau, mais je n’ai rien de prêt.
- Ah l’angoisse de la page blanche, la plus grande peur de l’écrivain.
- Je croyais que c’était la crampe, la plus grande peur de l’écrivain.
- Mais non imbécile, ce n’est valable que pour l’écrivain célibataire. Pour les autres, c’est la page blanche.
- Mais je ne me sens pas très concerné. Je ne me considère pas vraiment comme un écrivain. Et je n’écris pas mes textes, je les tape sur un clavier. Au pire l’écran est blanc. En plus, je les saisis toujours dans une fenêtre réduite, donc j’ai une vue sur mon fond d’écran qui est en ce moment une photo. Et enfin, la panne sèche, c’est comme l’insomnie je ne connais pas.
- Alors c’est quoi le problème sur ce jeu ?
- A la limite, je dirais trop d’idées, mais c’est faux aussi. C’est plutôt des idées, mais qui ne débouchent pas. Si tu voyais mon dossier Mes Documentspersoblognouvellespas publié, pas la peine de de commenter la faute, il est plein. Et il y a au moins XXXX fichiers correspondants à ce sixième jeu.
- Explique toi un peu mieux, je ne comprends pas où sont tes difficultés ?
- Je vais essayer d’être plus précis, et te balayer rapidement les différentes pistes et où elles en sont.
Là le deuxième interlocuteur fait une petite pause et remet ses idées en place.
- Ma première idée fut un texte nommé le 16 mars, qui était un lendemain, le lendemain du 15 mars donc. C’était un huis-clos dans les pensées du narrateur qui décrivait sa vie à partir de ce 16 mars en remontant dans le passé. J’avais trouvé l’idée de base et la chute. Cela s’annonçait facile. Sauf que soit la conclusion était trop brusque, soit elle était évidente depuis le début du texte. J’aime beaucoup l’idée et la dernière phrase, mais à part celle-ci et le premier paragraphe rien ne va. Je conserve pour plus tard, mais impossible pour ce jeu.
- Donc, une idée qui te semble bonne mais qui ne se concrétise pas. Cependant tu m’as dit que tu en avais plusieurs autres.
- Oui, la deuxième était complètement différente, c’était une histoire de racket qui tournait mal. Il y a eu deux versions de cette histoire, une que l’on pourra qualifier de réaliste qui finissait avec le jeune homme du photomaton sur les rails du métro. La seconde plus fantastique avec des vampires et des métamorphes. Bon, la première version était tellement glauque que je n’ai pas réussi à la terminer, l’autre était tellement grand spectacle qu’elle était au dessus de mes capacités d’auteur.
- Déjà deux idées, mais tu semblais dire que tu en avais une troisième.
- Tout à fait, la troisième, qui elle aussi me plait beaucoup, c’était une confession. La confession d’un ange qui doute. Il ne doute pas de l’existence de Dieu, il est un ange, il le connait. Mais il doute de sa mission et de son intérêt. Au début, il expliquait à son interlocuteur, absent, forcément, c’est même une des causes du doute, pourquoi il en était là. A la fin, il s’énerve et déclare qu’il va enfin savoir si sa mission est utile ou pas. Il sort du photomaton et commence à tout détruire. En parallèle de cette confession, le lecteur découvrait les réactions qu’elle provoquait dans au « Paradis ». Cette fois, trois versions possibles, soit on voyait une réunion très administrative qui n’arrivait pas à prendre de décisions. Notre ange n’étant pas arrêté finissait par provoquer la fin du monde. Et il avait sa réponse, sa mission ne servait à rien, vu que personne ne l’empêchait de tout détruire. Sauf que cela n’arrivait que parce que l’administration était gelée. Deuxième version, au moment où il sortait un autre ange se tenait devant lui et répondait à toutes ses interrogations du début. Et enfin dernière possibilité, il sortait et « noircissait » rejoignant les Forces du Mal.
- Et alors, cela a donné quoi ?
- Réfléchit, cela n’a rien donné, autrement je ne serais pas en train d’expliquer pourquoi je n’ai pas de textes.
- Effectivement c’est logique, et tu comptes faire quoi ?
- J’en suis arrivé à la conclusion que j’allais publier ce dialogue.
Sur ces mots, le pouce gauche appuya sur la touche Ctrl, simultanément l’index gauche pressa le S. Puis, ce fut Alt et F4…

Saute


Photomaton.pngIls en avaient parlé à la télé de ce confessionnal automatique créé -selon le discours officiel- pour  remédier à la crise des vocations mais également à un niveau plus pragmatique pour faire des économies de personnel. Il avait pensé alors,  pas vraiment sérieux, que s'il montait un jour à la capitale,   il essaierait  l'appareil en question.
Normal- disait-il  un peu fanfaron, il  avait toujours considéré Dieu comme une machine, et "maintenant l'exemple venait d'en haut. 
Alors, qui avait raison?"

Trois semaines plus tard, le mardi 3 mai vers  23 heures, lui qui ne quittait pratiquement jamais son rocher de l'oeil, se trouvait  pour des raisons flagrantes de manque d'imagination du scénariste, dans une station de métro, assis sur le siège pivotant d'un confess-minute , à trois euros cinquante les cinq péchés. L'appareil rendait la monnaie s'il vous plait. 
Les instructions étaient proposées dans toutes les langues répertoriées dans le dernier rapport de l'Unesco plus quelques  autres d'origine étrangère et  il suffisait d'appuyer  sur l'écran bleu correspondant à  son  drapeau pour y accéder

Blanc, jaune, noir , beige, il fallait tout d'abord choisir la couleur de son confesseur, puis son sexe  homme femme ou peut-être.
Ensuite , parmi une liste d'une cinquantaine de péchés, répartis en trois thèmes  Omission , Véniel et Capital  (avec pour le troisième,un supplément de cinquante centimes d'euros), on choisissait cinq offenses, en y pensant à chaque fois  très fort comme il était indiqué sur l'écran. puis il  fallait attendre  ensuite  à l'extérieur de la machine, sous l'éclat mauve du néon, les consignes de pénitence qui sortiraient dans la minute suivante  d'un guichet posté sur un des côtés de l'appareil.

Jean-René respecta scrupuleusement et avec application comme  il était connu de le faire toutes les recommandations utiles au bon déroulement de l'histoire et il attendit sagement et recueilli comme le suggérait  le mode d'emploi  son certificat de pénitence D.L.C. 

 Un papier gris, plié en deux venait d'apparaitre à l'endroit indiqué. Jean-Robert s'en saisit, le déplia et vit écrit en gros  caractères gras et noirs ou peut-être noirs et gras? :  SAUTE.

Jean- Michel porta son regard vers le quai tout proche presque désert à cette heure là et s'approcha lentement  du bord. On entendait dans le lointain  le bruit caractéristique d'une rame de métro approchant de la station .
- caractéristique- il va de soi, pour les personnes habituées à fréquenter les couloirs du  métro.


Merde. Mais c'est quoi ce Binz? 

Jean-Patrice quitta  d'un bond sa place et fonça donner de grandes claques sur la tête de la télé dont l'écran était devenu subitement noir. 
"Tu vas voir. Je te parie qu'on va rater la fin"
'T'es bien  sure que t'a payé l'abonnement à temps?'

Marie-Solange allongée à l'autre bout du canapé, n'entendit  même pas. Jean-Christian râler,  Cela faisait déjà plus d'une demi-heure qu'elle dormait  et dans son rêve elle était dans une rame de métro qui approchait de la prochaine station.., mais...  
c'est quoi ce type qui...il va se...

Marie-Charlotte se réveilla d'un coup en hurlant:

Attention, Jean-Alain!"

 

Proposition du blog à 1000 mains 2

Par Poulopot

 

Photo ma tête prendre

partir pas m’oublier

Faire visa

Calmer regard

Manger un peu

Pas pleurer

Pas courir

Pas tomber

 

Du sang

 

Tenir droit

Rester grand

Faire confiance

Pas se perdre

Respirer

Sourire même

 

Du sang sur les ongles

 

Tout laver

Tout brosser

Tout oublier

Tout blanchir

Pas mourir

 

Odeur du sang sur les ongles

 

Pas vomir

Pas crier

Pas paniquer

Se glisser

Se faufiler

Déguerpir

Réinventer

Pardonner

 

Odeur de ton sang sur mes ongles

 

photoblog1000mains.png

Mina et le dernier métro

Par Colibri


Photomaton.png"T'en trouveras facilement un à la station", lui avait dit sa fille, un peu agacée, après avoir tenté en vain d'avoir une voiture par les radios, "tu peux comprendre que je ne peux pas m'occuper de toi comme ça, à l'improviste !". Puis Philippine l'avait gentiment poussée sur le palier, avant de refermer vite la porte de son appartement, comme si déjà le dîner improvisé en cette veille de vacances lui avait pesé. Mina traversa le jardin de la copropriété sans prêter attention aux premières roses, magnifiques malgré la lumière blafarde du lampadaire. Il faisait frais mais elle ne s'en rendit pas compte, son corps semblait étanche à toute sensation. Elle attendit désespérément un taxi à la station. Pas un seul non plus en vadrouille dans ce quartier huppé de la capitale où les habitants ne manquent pas de se calfeutrer chez eux dès la soirée commencée. Or, il était minuit passé.
Comme un automate, Mina s'engouffra dans la bouche de métro. Au bout du quai désert, des flashes clignotaient par intermittence, scintillant dans la lueur glauque des lieux. Cela la sortit de ses pensées aussi sombres que ces rails qui se perdaient dans un tunnel en courbe, ce couloir dont elle avait oublié jusqu'à l'odeur désagréable de caoutchouc chaud mélangée à celle de produits d'entretien bon marché. Elle détestait le métro et s'aperçut qu'elle n'y avait pas mis les pieds depuis quelques années, de même qu'elle avait oublié l'existence de ces cabines photomaton. Elle se rappela son adolescence, ce grand amusement que d'aller, en bande de copines, se payer une tranche de rigolade à gorge déployée devant ce miroir qui vous renvoyait en quelques minutes votre jeunesse insolente sur papier glacé, à une époque où on ne disposait pas encore de tous les gadgets actuels capables d'immortaliser la moindre parcelle de sa vie dans une immédiateté bien inquiétante.
L'homme sortit de la cabine, attendit ses photos en lui tournant le dos, puis, une fois celles-ci récupérées, prit la sortie en toute hâte, sans lui jeter un regard comme si elle était invisible. Mina s'installa à son tour sur le siège, face à la glace terne, scruta son visage de face, de profil, remua la tête dans tous les sens, puis fixa cette ombre d'elle-même que l'obscurité du miroir lui renvoyait. Elle sentit se détacher d'elle ces yeux, ce regard, cette bouche, qu'elle croyait connaître par cœur. "Bellissima !", avait-elle entendu lui lancer une mamma italienne un jour qu'elle descendait, cheveux au vent, épaules nues, sous le soleil radieux, les rues de Bordighera, en route vers un rendez-vous amoureux. "Sehr schon...", avait murmuré encore, un jour, une grosse allemande, au bord du Ti Ti See. "Nice...", avait susurré un jeune adolescent dans les allées de Longchamp… Il arrivait aussi que des jeunes hommes facétieux se jetassent à ses pieds pour obtenir son numéro de téléphone… Tant d'hommes avait-elle connus, mais qu'elle quittait toujours sans avoir vraiment cessé de les aimer, comme si c'était inéluctable parce qu'elle ne pouvait faire un choix et qu'il n'était pas encore dans nos mentalités monogamiques de partager sa vie avec plusieurs amants à la fois. Choix… "Tu ne peux pas savoir, tu n'as jamais été quittée !", lui disaient ses amies. Choix ? Si elles savaient… Plutôt crainte d'être quittée lorsque, comme aujourd'hui, les lignes de son profil n'auraient plus été aussi parfaits, le bas de son visage se serait légèrement alourdi, sa démarche serait devenue plus incertaine.
"Je ne pourrais pas m'occuper de toi…". Cette phrase, ce n'était pas la première fois qu'elle l'entendait de sa fille. Sa fille, cet enfant unique qu'elle n'avait pas vraiment désiré, mais tant gâté. Quand Mina s'était séparée de son mari, juste trois ans après sa naissance, elle s'était promis de tout faire pour que la gamine n'en souffrît pas. En toute intelligence, elle était restée en bonnes relations avec Hubert et tout s'était bien passé. Deux ans après son entrée aux Beaux-Arts, Philippine s'était mariée avec un fils de famille plutôt médiocre, qui ne devait le poste important qu'il occupait qu'à son père, administrateur d'un important groupe pétrolier. Mina s'était demandé ce qui avait pu attirer sa fille, ne serait-ce que physiquement, chez cet homme. De quinze ans plus âgé qu'elle, il était assez petit, mal proportionné, avec les épaules tombantes et les cheveux déjà largement grisonnants. Son élocution était hésitante, proche du bégaiement. Mina l'avait trouvé instruit, certes, mais manquant de culture et de cette intelligence vive qui rendaient les gens intéressants et agréables en société. Cependant, elle s'était fixé pour règle de ne jamais intervenir dans la vie sentimentale de sa fille.
A bien réfléchir, elle se dit qu'elle la connaissait mal, sa fille. Peut-être n'avait-elle jamais cherché à la connaître, s'étant contentée de l'élever le mieux possible mais toujours avec ce sentiment qu'elle sera à jamais extérieure à elle-même. C'était étrange comme impression pour une mère qui avait porté son enfant. Un souvenir lui revint, qui remontait d'avant la naissance de Philippine. Elle s'était réveillée au milieu de la nuit, peut-être légèrement angoissée par sa grossesse dont elle avait eu confirmation dans l'après-midi. Elle l'avait annoncée à Hubert qui avait manifesté, la surprise passée, une joie certaine. Puis il avait repris ses occupations, comme s'il ne se sentait pas vraiment concerné. Mina s'était sentie désemparée devant son manque de curiosité par rapport à son état. Ne pouvant se rendormir, elle s'était dirigée vers la fenêtre. Au dehors, tout était calme. Pas un brin de vent ne bruissait dans les feuilles. Tout était immobile, comme si le temps était suspendu. Même la lune paraissait figée dans les nuages. Mina était restée longtemps à fixer ainsi le paysage en espérant qu'il bougerait, qu'un chat se faufilerait dans la lueur blafarde du rayon qui éclairait l'allée de tilleuls, pour la faire revenir à la réalité du monde. Son esprit semblait même s'être détaché de son corps ankylosé, et, instinctivement, elle s'était gratté le bras comme pour reprendre conscience de son enveloppe charnelle. Puis elle avait tourné son regard vers le lit. "Etre là, à deux pas d'un homme qui dort sans s'apercevoir que vous vous êtes levée, que vous le regardez, et alors que vous cherchez désespérément un signe de vie dans le silence froid de la nuit, c'est ça la vraie solitude, celle qu'on subit, c'est pire que de crier dans le désert, car, dans le désert, il y a au moins l'espoir que derrière une dune apparaisse quelqu'un..." , avait-elle pensé. Elle avait su, dès ce moment-là, qu'elle ne vieillirait pas avec Hubert. Puis Philippine était née. Elle l'avait tout d'abord considérée comme un objet curieux, ne manifestant pas de sentiments maternels particuliers à l'égard de cette boule de chair rosâtre toujours endormie entre deux biberons. Et jusqu'à l'âge de six mois, elle l'avait soignée telle une infirmière un patient. C'est seulement lorsque l'enfant avait commencé à babiller que Mina s'était persuadée de devoir prendre son rôle de mère plus à cœur, de se convaincre que c'était peut-être là la seule justification à son existence, du moins celle qu'attendait d'elle la société.
Aujourd'hui, Mina était là, seule, sur ce quai aussi désert que sa vie. Plus personne ne dormait à ses côtés, sa fille ne venait jamais la voir, sa fortune dilapidée, la plupart de ses amis s'en étaient allés aussi vite qu'ils étaient venus. Le bout du tunnel était noir, elle ne distinguait rien dans la courbe de la station, comme elle ne voyait pas non plus où menaient ces interrogations indéfinissables qui la submergeaient depuis quelques temps. Elle se demanda pourquoi, tout d'un coup, à l'instant même où les flashes du photomaton l'avaient renvoyée à son adolescence, sa vie défilait ainsi devant ses yeux, par bribes, en désordre, comme si elle essayait de tout se rappeler en même temps, de peur d'oublier quelque chose d'essentiel. Mais rien, rien ne retenait sa contention, c'était comme si tout allait beaucoup trop vite dans les méandres de ses pensées. Au loin, le bruit infernal du train qui arrivait de l'autre bout du tunnel se fit entendre, le quai frémit légèrement sous ses pieds alors que son esprit s'envolait déjà vers ces beaux nuages si doux. "Là bas, ces merveilleux nuages…". La tête du monstre d'acier émergea à toute allure, pour stopper presque aussitôt net en un crissement de freins strident, mêlé à un vacarme confus de voix et de cris effrayés s'élevant des wagons, avant même d'avoir atteint le bout du quai…

A Babette, à Jean-Luc, à Françoise...

Réflexe

Par Clara

Photomaton.pngJe vais prendre des photos. Cette fois, je ne vais pas changer d’avis.   En descendant les escaliers, j’ai croisé une femme.  Elle m’a regardé, dévisagé l’air surpris. Puis elle a tourné la tête et continué son chemin. C’est vrai que je ne dois  pas être belle à voir. Je cherche de la monnaie dans la poche de mon  pantalon.  Normalement, j’en ai. Il m’en reste des courses de ce matin. Pour une fois, je n’ai pas sorti mon porte-monnaie en rentrant. A croire que j’ai bien fait ou que c’est un signe du destin. Jusqu'à présent,  je n'ai rien dit, j'ai toujours tout caché. Par honte. Oh non, le photomaton est occupé. Je me mordille l’intérieur de la joue. C’est  plus fort que moi. Mais qu’est ce qu’il fait là dedans ? Il ne peut pas pas se dépêcher ? J’ai envie de vomir. Le café tangue dans mon estomac. Je me sens si vide à l’intérieur. Vidée. A bout du rouleau.  Je voudrais disparaître.Tout effacer. Mon portable sonne. Non, je ne vais pas décrocher. Non, je n’écouterai pas le message.  La peur me noue le ventre. Et s’il arrivait. Je suis sûre qu’il a commencé à me chercher dans le quartier. Avant, je me cachais dans le local à poubelles. Je me recroquevillais derrière les poubelles. Et un soir, il m’a retrouvé là. Un de ces fameux soirs. Mon téléphone sonne de nouveau. C’est encore lui. S’il vous plait, faites vite. Je vous en prie. L’homme sort de la cabine. Il sourit mais en levant la tête, il croise mon regard. Il a compris. Il semble sur le point de me parler mais je vais vite dans la cabine. Me dire d’aller à la Police ou à la Gendarmerie. Désolée, Monsieur mais je ne peux pas.
J'ai joué mon rôle mon rôle sur mesure. Mais là, je ne n'en peux plus. Cette fois, il a cogné à la tête. Avec les photos, on ne pourra pas  me dire que je mens. Que mon mari est  gentil , prévenant et doux. Non, pas cette fois. En tirant le rideau, je me sens étrangement en sécurité. De ma main tremblante, j’insère les pièces. Pas la peine de sourire, il  n’y a pas de petit oiseau qui va sortir. Réflexe d’épouse d’un  officier, je me tiens droite pour la photo.

 

28.04.2011

Le Photomaton

Par Deirbhile

Photomaton.pngElle a les joues rosies. La chaleur probablement. Elle observe son reflet, applique un peu de poudre afin de dissimuler ces rougeurs disgracieuses, se regarde une dernière fois et, d’un claquement satisfait du poudrier, m’indique qu’elle est enfin prête. En voilà une qui n’aura pas mis trop de temps à se préparer. Certaines sont positivement fatigantes ! Et que je te remets en place le chignon, et que je te retouche le rouge à lèvres. Un jour, une demoiselle tirée à quatre épingles a même mis … du parfum ! Pour une photo. Je vous demande un peu !

Notre secrétaire – oui, je l’imagine bien en secrétaire : joli tailleur un rien aguicheur, cils coquettement retroussés et collier de fausses perles – appuie sur le bouton à droite de l’écran – moins fort jeune dame, j’ai compris – et se redresse, buste en avant, un très léger sourire adoucissant ses traits un peu trop marqués pour une femme. Obéissant, je prends les clichés, à intervalle régulier. Le dernier sera un tantinet flou. Encore une qui ne sait pas se tenir immobile plus de 5 secondes. Incroyable. La secrétaire ira raconter à ses amies que décidément, ces photomatons sont parfois de qualité médiocre, et patati et patata. Est-ce ma faute à moi si –

Ah ! Un nouveau client. L’a pas l’air commode celui-ci. L’œil petit et noir, l’épi vengeur et le crâne carré (ou peut-être est-ce la coupe en brosse qui donne cette impression ?). Léchant ses doigts, il tente en vain d’aplatir cette touffe de cheveux rebelle qui lui dessine comme une corne sur la droite de la tête. Il se tord dans tous les sens pour essayer d’en apercevoir l’origine, collant presque son grand nez sur ma vitre, il s’entête à grands coups de paluches à domestiquer l’épi. Rien à faire. Se redressant, l’œil plus noir que jamais, il examine l’image que je lui renvoie. Bien malgré moi, je vous assure. Si j’étais doté d’un peu d’odorat, je suis convaincu que je serai asphyxié par les effluves s’échappant de son costume sale. A vue d’objectif, il n’a pas dû voir le pressing depuis au moins deux mois. Ses épaules voûtées sous le tissu marron contredisent les traits de son visage, figés dans une expression de colère à peine contenue. J’espère que ce n’est pas encore un de ces cinglés qui se mettent à tout casser pour un rien. Mon rideau a déjà été remplacé trois fois cette année, l’écran est ébréché en bas à droite, alors cela suffit, merci bien. Après une dernière tentative, il décide de laisser ses cheveux vivre leur vie de révoltés capillaires, et insère les pièces. Il tente un sourire un rien crispé qui le rend encore plus menaçant. J’ai hâte qu’il s’en aille. Si seulement je pouvais accélérer le processus de développement des photos…

Cela doit faire deux bonnes heures que personne n’est entré dans ma cabine. Je commence à m’ennuyer ferme. Pourtant, cette gare en voit passer des voyageurs, il y en a bien quelques uns dans le tas qui ont besoin de quelques photos, non ?

 Deux enfants viennent s’amuser, faisant tourner le tabouret. C’est qu’ils se croient sur un manège les chenapans ! Ils vont faire fuir les clients. Allez, ouste ! Ah – voilà la maman qui passe la tête par l’ouverture de la cabine, soulevant d’un doigt que je devine un rien dégouté le rideau vert. Alors Madame, on ne tient pas ses enfants ? Ah ! Quand la gouvernant n’est plus là pour les tenir, c’est plus la même chose,  hein ? Elle se retourne quelques secondes et disparaît de mon chant visuel. Mais pourquoi ne les fait-elle pas sortir, bon sang ? Les gamins sautent de plus belle dans la cabine et sur le tabouret. Oh bon sang, mon tabouret. De retour, la blonde en robe à bretelles fines au cou orné de vraies perles celles-là, se penche me laissant apercevoir un fort joli décolleté…et glisse quelques pièces de monnaie dans la fente à côté de l’écran. Croit-elle vraiment que ces deux garçons vont se tenir immobiles assez longtemps pour que les photos soient de bonnes qualités ? Contre toute attente, Petit Blond numéro Un et Petit Blond numéro Deux se métamorphosent en statues de marbre, un sourire découvrant une dentition tout à la fois aléatoire et « aérée » plaqué sur leur visage enfantin. Je dois avouer que je suis stupéfait par leur discipline. Finalement, ils ont de bonnes bouilles ces deux-là.

Il est tard, il n’y a plus grand monde dans la gare. En hiver, à cette heure-ci, j’ai le cafard des soirées froides et lugubres, les pas des rares passants résonnant dans la grande gare vide. Mais en cette saison estivale, je suis de bonne humeur, même le soir. L’air de la gare semble presque sain, les moineaux virevoltent de concert avec les hirondelles sous les grandes voutes du hall. Voilà un couple. J’en ai souvent, surtout en cette période (beaucoup sont des touristes je pense), qui viennent se faire tirer le portrait en amoureux à moindre frais. La fille sur les genoux du garçon, parfois l’inverse pour ceux qui préfèrent l’approche humoristique. Certains optent pour des poses d’une ringardise que même moi, du haut de mes 25 ans d’activité, je déplore. Mais que voulez-vous, je ne peux résister devant tant de sentiments. Ceux-ci semblent être dans la moyenne, c’est-à-dire ni la version « on se touche juste avec la main, attention ton épaule est trop près de la mienne », ni « vas-y on fait les clowns, tire la langue, moi je fais le débile ». Elle est rousse, habillée façon bohème, avec une grande robe à fleurs type liberty. Lui, bronzé, porte un bermuda kaki et un polo turquoise. Ils gloussent un peu bêtement, cela doit être leur première fois en photomaton. Une sorte de concrétisation, une mise au grand jour de leur romance. Ah ces jeunes…Il fouille dans ses poches à la recherche de monnaie je suppose. Allons, dépêchons-nous jeune homme, tu ne vas tout de même pas la faire payer ? Eh bien, il était temps. Tiens, il donne le double ? Il aura donc deux séries de quatre. Il s’assoit sur le tabouret, puis se ravisant, se relève et le fait tourner afin de l’abaisser. Bien vu jeune homme, sans cela, ta Dulcinée aurait été « décapitée ». Pas très glamour. Gloussant de plus belle, ils s’installent, elle sur ses genoux, mais il semble qu’ils aient un problème à trouver la bonne position. Je me dis que je vais leur laisser un peu de temps pour s’ajuster. Mais rien à faire, ils gesticulent de plus belle dans l’espace exigu de la cabine, et toujours pas de pose. Je commence à lui trouver un rire un brin agaçant à la Rousse. Elle se tortille sur son Don Juan. Vont-ils enfin se tenir tranquille ? Je ne vais pas pouvoir retenir le déclencheur plus longtemps moi… Mais, mais, que font-ils ? Oh ! Mais, mademoiselle, cachez ce sein… !!! Sous le coup de l’émotion les huit clichés sont partis en rafale, comme un tir de mitraillette…

27.04.2011

Photo-mature

Par Librelulle

 

Photomaton.pngNe pas trembler- Sourire ou rester sérieux? J'aurais du apporter une brosse.

 

Merde! Une heure que j'y suis.

 

Va-t'il me trouver beau? Pourquoi elle ne m'a rien dit? Un fils! Bon Dieu! J'ai un fils!

 

J'ai l'air con . J'ai toujours eu l'air con sur les photos. Une photo, quelle idée aussi! C'est bien d'elle.

 

« J'aimerais lui montrer une photo récente de toi avant votre rencontre »

 

Je suis trop maigre. Il va être déçu. Et s'il s'attendait à un père costaud, le genre viril et protecteur?

 

J'ai toujours été trop maigre. Je devrais enlever ma cravatte. Ça fait ringard, employé de bureau.

 

Heureusement que personne ne fait la queue!

 

22 ans. J'ai un gosse de 22 ans.

 

La garce!

 

Pas terrible la chemise blanche. Il faudra bien qu'il m'accepte comme je suis. Archéologue le gamin. Elle aura gardé mes cailloux. Lui ai tout laissé à cette garce.

 

Faut dire que j'étais con. Jamais là. La varappe et les copains.

 

Faut que je me concentre. Il me ressemble, elle a dit. Les mêmes yeux, le nez fin et long, jusqu'au creux au milieu du menton.

 

La garce!

 

Il grimpe aussi. Je nous y vois bien tous les deux. Têtu elle a dit. Tout ton portrait.

 

Tiens. On dirait que je souris.

 

Putain! Depuis quand je n'ai pas souri? Allez! C'est la bonne. Il l'aura ma photo ce petit con...

 

26.04.2011

Le premier pas

Par Kazie

Photomaton.pngJe sortais à peine du cinéma et de son ambiance tamisée que le brouhaha de la métropole m’atteignit. Ce n’était que le temps d’un instant qu’on s’en débarrassait avant qu’il ne revienne, comme un parasite duquel on ne se séparerait jamais. Peut-être que Paris se débarrasserait de moi avant que je ne me sépare d’elle. Ses formes envoutantes et ses édifices impériaux me toisaient dédaigneusement alors que je regagnais la bouche de métro. Ma place n’était pas dans ses rues, pas sur le bitume qui ne connaissait pas de repos. Inlassablement les gens le parcouraient. Bien que Paris, la ville lumière m’ait fasciné depuis toujours, elle ne m’emplissait plus depuis que j’y habitais. Je la contemplais comme un amant las de sa dulcinée. J’aurais à faire le premier pas.

Lucie avait quitté la salle avant moi. Je n’arrivais plus à me souvenir quand. J’étais tellement pris par le film que je n’avais pas prêté attention à elle. Peut-être qu’elle s’était sentie mal ou que le film ne passionnait pas autant que moi. C’était une fille que j’aimais bien, sans que je ne ressente une passion dévorante pour elle. Nous nous complaisions dans la routine de notre couple. J’essayais de lui faire découvrir la richesse du cinéma, mais elle préférait garder ses yeux rivés sur un quelconque bouquin. Elle était prête à satisfaire le moindre de mes désirs, tellement elle m’aimait, mais je n’arrivais pas à la sortir de ses romans. L’emprise qu’ils avaient sur elle était incommensurable. Si ce n’était pas elle qui dévorait les livres, alors c’était bien elle qui serait dévorée par un livre. Happée, elle ne pourrait plus que vivre dans son roman, sa fiction.

La faible lueur des réverbères m’accompagna tout le chemin vers le métro. C’est lorsque je passais devant une vitrine d’un magasin de fringues démodées que je remarquais combien j’étais fatigué et las. Las de courir vers un futur incertain et fatigué de déployer des efforts à mon convaincre que tout irait bien. Je n’étais pas un optimiste né, c’était indéniable. J’aurais voulu changer, mais à mon stade, cela paraissait tout simplement impossible. Lorsque j’étais plus jeune, c’était le manque de volonté qui m’avait fait avancer dans la voie dans laquelle je m’étais engagé il y a ce qu’il semblait être une éternité.

Le film traitait de l’envie de partir, de s’enfuir et de recommencer une vie. Un homme était à la poursuite de son amour de jeunesse alors qu’en réalité il fuyait sa vie. Ce n’est que lorsqu’il avait atteint l’Argentine et que la femme l’embrassait qu’il s’en rendit compte. Non seulement il vit que la poursuivre ne l’avait mené nulle part, si ce n’est en Argentine, mais il reconnut qu’il ne l’aimait pas. L’amour une fois découvert semblait fade à ses yeux. Et pour finir, l’homme s’était suicidé, comme pour se punir de quelque chose qu’il n’avait pas reconnu à temps.
Demain, je l’aurais déjà oublié et me rendrai encore au cinéma, pour passer le temps et tenter de me détendre.

Entre temps, j’avais atteint le quai. Connaissant les horaires par cœur, je savais que le prochain métro viendrait dans onze minutes. En face de moi trônait une affiche publicitaire pour un parfum pour homme. Le mannequin me jaugeait de son regard ténébreux. Une femme tenait tendrement sa tête, avançant les lèvres comme pour l’embrasser, mais lui s’en moquait. C’était moi la prochaine proie, sa victime.

Les minutes passèrent sans que je me rende compte que le temps s’était arrêté. L’horloge indiquait 23h40, il restait dix minutes d’attente. Je m’imaginais déjà dans le métro voyageant dans les souterrains de la capitale pour regagner l’appartement. Un SDF à moitié mort de fatigue et d’ivresse m’attendrait dans le métro. Une vague odeur de tabac froid se mêlerait à celle de l’alcool. Bien qu’il m’arrive de griller de temps à autres une cigarette, l’odeur du tabac froid me répugnait. Ce soir, j’aurais aimé pouvoir fumer pour tuer l’attente. Il semblait qu’une éternité soit passée avant que je commence à m’impatienter. Il était 23h40, plus que dix minutes d’attente. L’homme de l’affiche semblait cligner des yeux, tandis que la main de la femme m’envoutait en enlaçant de plus en plus ostensiblement la tête de l’homme. Je devais fabuler, les affiches ne prenaient pas vie. Je risquais un regard vers l’horloge qui indiquait toujours stoïquement 23h40. Alors le temps s’était bel et bien arrêté.

J’étouffais. Pour les dix minutes qui restaient je devais absolument retourner à la surface et envoyer un message à Lucie pour lui dire de ne pas s’inquiéter. Les escalators étaient en panne, comme toujours. Plus je remontais, plus une étrange impression se saisit de moi. Jusqu’à quel point pouvait-on être certain de ce qu’on vit ? Peut-être que ce n’était qu’une mascarade pour se convaincre qu’on vivait au travers de nos actes. Un jour la mort nous rattraperait, ce n’était qu’une question de temps. L’homme dans le film avait décidé d’arrêter son horloge en entrant dans l’eau glaciale de l’océan.

Le hall de la station de métro était aussi froid et déplaisant qu’au départ. L’impersonnalité du lieu me frappait pour la première fois ce soir. Certes, je ne m’attendais pas à des tapis rouges et des tapisseries, ce n’était qu’une station de métro, mais on aurait pu faire un petit effort pour mettre le voyageur à l’aise. Là même l’odeur qui flottait dans l’air – des effluves de parfum bon marché – répugnait le voyageur à s’éterniser dans ces lieux. On le poussait à continuer de s’agiter. Je n’avais que dix minutes, mais je resterais confiné dans cette ambiance sordide. Mon portable semblait avoir disparu. Peut-être que Lucie l’avait pris, même si c’était peu probable. Je devais donc me résigner à me dire qu’il était tombé de ma poche, même si je n’arrivais plus à me souvenir où.

Pour palier l’absence de connexion au monde moderne, je fis le tour de toute la station. Rien ne semblait indiquer un relent de civilisation. Le magasin de fringues était devenu intemporel, s’enracinant dans la routine de l’univers parisien. Et puis dans ma quête, je le trouvais finalement. Ni le métro, la civilisation ou Lucie, mais un vague souvenir d’un passé lointain. Ca semblait tellement improbable qu’il ait survécu tout ce temps que ça serait bien le seul pour qui je pourrais esquisser l’ébauche d’un sourire. Je réglais le siège à la hauteur optimale, m’asseyais et insérais finalement les pièces dans le mécanisme. Aucun bruit ne parvint à mes oreilles, jusqu’à ce qu’une lumière vive, presque blanche ne vienne m’arracher de ma rêverie. La vitre devant mes yeux rejetait toujours mon reflet. La même lumière réapparut. J’ai cru que tout était fini. Pour moi. C’était de la science-fiction. Je restais là à contempler le vide quand deux autres flashs m’arrachaient des grimaces de souffrance. Je m’oubliais. Un claquement sec me ramena à la réalité. Celle de l’attente, de mon portable disparu et celle du photomaton. Je sortais les photos délicatement, comme si ça avait une quelconque importance, vu qu’elles seraient de toute évidence ratées. Je me levai et quittai la cabine sans même leur jeter un regard.

Je redescendis sur le quai. 23h45. Plus que cinq minutes. J’en ressentais déjà un profond soulagement par le simple fait que la civilisation me rejoindrait si vite. Les photos n’étaient finalement pas si ratées que ça. J’y semblais plus en forme et plus serein. Un timide sourire venait égayer mon visage. Oui, j’y semblais même heureux, alors que je me morfondais dans une station de métro vidée de toute vie et de tout progrès.

Le métro déboula en trombe. Aucun bruit n’avait précédé son arrivée. C’était comme si il était sorti de mon imagination pour atterrir sur les rails dans un grincement de métal usé. J’entrai sans trop prêter attention aux éventuels. Mes sens étaient exacerbés. La porte se referma dans un claquement sec alors que je prenais place. Je clignai des yeux et vis en face un clown qui me souriait en indiquant d’un mouvement de tête les photos que je tenais lâchement. Mon regard retomba sur elles et lorsque je le remontais pour regarder le clown, il souriait toujours. A vrai dire, il faisait presque peur. « Vous aussi ? » me demanda-t-il. Je haussai les épaules, sans comprendre. L’instant d’après, les portes s’ouvraient sur une station. Je sortais et c’est seulement sur le quai que je me retournais. L’affiche du mannequin au parfum me toisait d’un air accusateur. L’horloge sur le quai indiquait 23h47. Je voulais sortir, ça n’irait jamais assez vite. L’escalator était ici aussi en panne. Ce n’est qu’au dehors que je me rendis compte que je venais de sortir à la même station où j’attendais auparavant. La ville n’était plus la même. Une brise nocturne agita les photos. Je les contemplais espérant découvrir un détail salvateur. J’y semblais plus jeune. Même mes mains tremblantes, avec lesquelles je tenais les photos semblaient moins ridées et lasses de marteler un clavier. J’inspirais à fond et me lançais dans les rues pavées sans plus savoir qui j’étais. Mais le clown, lui, souriait encore au coin de la rue.

Qui est-il ?

Par Claire

Depuis une heure qu’il est là, pas une seule photo n’est sortie du photomaton. Pas une seule. Assis sans bouger, il ne sait pas que depuis ma place dans ce RER je le vois. Bloqué à quai, les portes closes pour “accident grave de voyageur” et un haut parleur qui résonne dans les wagon “Nous faisons notre possible pour reprendre la route”. Depuis une peu moins d’une heure que nous somme bloqués, pas une seule photo de cet homme en cravate n’est sortie. Alors je l’imagine.

Jeune ex-cadre dynamique au chômage qui cherche du travail et doit faire des photos pour son CV loin d’être vide, il est assis. En sécurité derrière ce rideau, il s’énerve contre ceux qui ne lui ont pas encore répondu. Après les 60 lettres de motivation envoyées. Et ceux qui lui ont simplement écrit quatre mots des plus impersonnels sur une feuille A4 très bien pliée en trois dans une enveloppe à fenêtre. Il ne comprend pas pourquoi. Il ne convient pas aux postes pour lesquels il a “signalé son intérêt” et les services des ressources humaines qui restent muets. Une heure qu’il rumine et qu’il ne sait plus comment faire pour “montrer sa motivation” qui s’étiole au fil du temps. Payer son loyer c’est pourtant une motivation valable. Parcours sans tâche. Premier emploi. Finance, gestion d’actifs pour des tiers au sein d’une petite compagnie. Mais avec un patron alcoolique, il a fallu vendre. Et le repreneur est arrivé avec son équipe déjà constituée ou presque.

Les derniers arrivés ont été les premiers à devoir partir. Il a ramassé ses affaires personnelles dans un carton, le bureau qu’il occupait avec quatre de ses collègues s’amputait d’un de ses membres. Une dernière fois avant de partir il a regardé par la fenêtre qui donnait au ras du trottoir dans cet immeuble tout près des Champs Elysées. Sans nostalgie, juste avec l’amertume de s’est autant donné pour si peu. Depuis, rien. Il cherche à se vendre. À mettre en valeur le peu d’estime qu’il lui reste. Je peux l’imaginer sourire derrière son rideau, un sourire amer et en colère, sans désespoir. Il se reprend et n’abandonne pas, il veut travailler, il aime ça, sans cette faim d’occuper un bureau pour douze heures de sa journée il n’est rien ou si peu.



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Ou alors c’est peut-être cet homme qui vient de préparer son voyage, son pèlerinage dans l’île où il a passé son enfance. Et son passeport à faire. Cuba jusqu’à ses seize ans. Puis le départ de son père à Toulouse et sa mère, son frère et lui qui repartent pour la France après seize années à vivre à La Havane. Qui le suivent sans broncher parce qu’ils n’ont pas le choix. Ses grands-parents maternels sont restés dans leur maison à là-bas, au milieu de ce haut lieu touristique qu’est la plage de Varadero. Lui, il se souvient simplement de l’odeur du marché et des milkshakes à la vanille qu’ils achetaient avec son frère et Juan son meilleur ami. Et les parties de volley avec les touristes en bord de mer. Juan est resté aussi. Parfois ils discutent par chat ou mail mais le décalage horaire leur fait préférer la deuxième solution. Toujours aussi complices, chacun s’est adapté au départ.

Ils le savaient quand ils se sont connus, qu’il ne resterait pas avec ses grands-parents s’il devait partir. Ils ne savaient pas quand. Alors ils ont profité de chaque moment sur place, des soirées dingues, les après-midis sur la plage avec Mina quand il pleuvait et que les européens rentraient à leur hôtel sécurisé. Eux n’attendaient que d’aller dans l’eau sous la pluie. Cet amour avec Mina aussi, sa peau contre la sienne, l’odeur de ses cheveux, le salé de ses larmes quand elle a appris qu’il l’abandonnait. Son premier grand amour. C’est con parfois la nostalgie. Et les premiers amours. Il n’a jamais pris de ses nouvelles. Douloureuse séparation d’adolescents. Il ne sait pas si elle est mariée, si elle a des enfants. Ce qu’elle fait. Ils voulaient ouvrir leur propre bar tous les trois. Ils avaient un tas de rêves s’approchant dangereusement de l’utopie. Comme des gamins. Ils s’étaient promis la lune et la plage. Mais son père est parti et il a du le suivre.

Peut-être même que cet homme est simplement au sein d’un tourbillon de doutes, de choix à faire qu’il ne parvient pas à dire. Peut-être qu’il rentre d’un rendez-vous qui l’a secoué, peut-être qu’il a pris cette décision irréversible de tout quitter et que depuis la peur s’égrène au rythme de son coeur. Il prend son pouls, un peu perturbé par ce qu’il a dit une heure avant à cette femme qu’il a croisé dans une soirée où la coke lui a éclaté le nez. Ce qui lui a murmuré. Qu’il ne voulait pas de ses nouvelles. Que cette nuit suffisait amplement. Peut-être qu’il ne sait pas où aller, ailleurs que derrière ce rideau. Peut-être qu’il est simplement fatigué d’attendre de se trouver potable sur une photo aussi.

Le RER s’ébranle. Je ne saurai jamais ce que cet homme attendait dans le photomaton. Du courage ou de la solitude protectrice.