18.12.2009

L'appel du large

Par Bulles d'infos

Photo jeu écriture madame kevin.JPGElle a voulu qu’on vienne sur la plage parce qu’elle trouve ça « romantique ». Elle a pensé à apporter des bières et une couverture « pour qu’on puisse s’asseoir tous les deux et profiter de l’océan ». Elle est amoureuse de moi, je le sais et elle ne rêve de rien d’autre que rester collée à moi. Me toucher et m’étreindre. Elle voudrait m’avoir totalement pour elle et pour toujours, je le sais.

Sauf que moi, quand je regarde l’océan, je ne pense qu’à une chose : « Bientôt je vais partir et retrouver mon royaume ». Elle ne le sait pas mais la seule chose qui me fait tenir ici est la certitude d’en repartir.
Car chez moi, ce n’est pas ici. Chez moi, c’est là où je me mesure aux éléments. Ne vous méprenez pas, je ne fuis pas mais la morsure de l’océan est plus forte pour moi que n’importe quelle promesse d’amour. Comment pourrais-je m’arracher à cette fureur ?

Plus que ses doigts qui agrippent mon bras, ce qui fait battre mon cœur, ce sont les rugissements du vent et mon être entier bientôt fouetté par les vagues. Entendre les voiles qui claquent et rester éveillé la nuit à la barre. Au confort douillet d’un lit chaud et sa jeune endormie, je préfère mes vêtements humides et ma couchette étriquée.

Elle ne le sait pas, mais à cet instant, je suis déjà loin d’elle et de tout.
Personne ne le sait, ni ne le comprend mais à mesure que le vent me porte, je me rapproche de moi.

 

Cendrillon 18/100

Par Carole

Photo jeu écriture madame kevin.JPGEnfin. Enfin elle a accepté de venir boire un verre avec moi. Mais pour séduire une fille comme elle, un simple bar n'aurait pas fait l'affaire. J'ai tout de suite pensé à la plage. Une phrase qu'elle a dite, il y a deux jours au détour d'une conversation.
Et ça y est, nous sommes là tous les deux, pieds nus, elle va s'asseoir et on va siroter notre bière comme deux potes qui ont tellement de choses à partager. N'importe quel observateur extérieur y verrait un jeune couple d'amoureux, heureux et bien dans ses baskets.
Je sens que si je continue à mettre les formes, elle va craquer et se laisser aller. C'est comme ça, je suis irrésistible. C'est aussi pour ça que je ne foire jamais mes coups quand ce sont des femmes. C'est toujours facile de les emmener exactement là où je veux. Je suis le meilleur et je n'ai pas d'états d'âme.
Disons, pour être honnête, que j'ai du faire un petit effort côté vestimentaire. Lâcher mes costumes Hugo Boss et mes chaussures Paul Smith pour enfiler jeans et Converse. Mais ça me va plutôt bien. J'ai remarqué qu'un certain type de jeunes femmes me regardaient plus que d'habitude.
La plage est presque déserte. Bientôt on se retrouvera seuls au monde. J'ai choisi cette crique à l'abri des regards et inconnue des touristes, nombreux en cette saison.
Quand ils m'ont montré sa photo, je n'ai eu aucune réaction particulière. Une jeune femme d'environ 25 ans, ni belle, ni moche, dans la moyenne. Un seul signe particulier, des pieds de gamine, 35 ou 36 à tout casser. J'ai tout de suite pensé à Cendrillon, je ne sais pas pourquoi, les pieds sûrement mais sans le côté princesse.
Princesse, elle n'aura jamais plus l'occasion de l'être aux yeux d'un homme. C'est ici que ça va se terminer. Ici sur cette plage et elle ne se doute de rien. Elles ne se doutent jamais de rien. Je suis le meilleur de ma profession.
Et ce soir je vais bien dormir, comme tous les soirs et j'aurais une pensée même pas émue pour cette jeune femme qui aura, une fois de plus, succombé à mon charme mortel pour lequel je suis très très bien payé...

Espoir ou folie ?

Par Kahlan

Photo jeu écriture madame kevin.JPG- Thérèse, nous avions la dernière fois parlé ensemble de vos difficultés à envisager l’avenir seule avec votre compagnon. Que pouvez-vous me dire de plus à ce sujet ?

Elle se tortille sur sa chaise, mal à l’aise, puis se lève et s’approche de la fenêtre, comme pour s’évader. Son reflet ne trompe pourtant personne. Elle est bouleversée.

- Vos sentiments remontent à la surface, c’est bien. C’est signe que vous allez mieux, que vous vous extériorisez.

- Oui, je suppose que cette douleur devra sortir, un jour.

- Vous n’avez pas l’air convaincue.

Thérèse se retourne, s’appuie contre le radiateur.

- Je fais ces rêves, maintenant. Ma chère Lili revient, elle s’est juste égarée. Nous nous retournons et elle est là, souriante.

- Vous sentez-vous heureuse, lors de ces rêves ?

- Non. Une part de moi n’est jamais dupe.

Thérèse se referme, ses traits se durcissent. Madame B. regarde ses notes en hâte.

- Bien, qu’en est-il de vos moments privilégiés à deux ? Vous parliez d’une sortie à la plage, y êtes-vous allés ?

Thérèse hoche la tête, ne dit mot.

- Pourriez-vous m’en dire plus à ce sujet ? Avez-vous passé un bon moment ? Vous êtes-vous amusée ?

- Paul s’était occupé de tout. Les boissons, les serviettes… il a toujours été prévoyant, vous savez.

Elle cligne des yeux, rapidement, et continue à parler.

- Et moi j’ai amené les chaussures de plage de Lili.

Madame B. attend la suite, mais rien ne vient.

- Pourquoi avoir amené ses chaussures de plage ?

- Vous comprenez, on n’est jamais trop prévoyant, comme dit Paul. Et si elle revenait ? Elle en aurait assurément besoin.

Madame B. sourit doucement.

Virgile

Par Moïra

Photo jeu écriture madame kevin.JPG

«Et toi ?»
«Je sais pas. Je suis surtout en colère. Je crois.»
«Tu sais, ça sert à rien.»
«Ben ça sert à rien d'être triste non plus !»
C'est tout ce que nous nous sommes dit.
Nous somme restés là, assis dans le bac à sable abrité par le grand chêne du Jardin Public. On était en Juin, vingt heure, ni chaud ni froid, ni lumineux ni sombre.
On avait décidé que c'était le bon endroit, le bon moment pour un dernier hommage. Nous étions rentrés les premiers du cimetières et avions troqué nos habits noirs de proches éplorés pour notre tenue d'éternels ados.
Et on a enlevé nos chaussures, sans le dire, on savait pourquoi. Pour le souvenir de Virgile qui malgré les «Non ! Pas nus pieds dans le bac à sable, y'a des crottes de chien !» de Mamie, les enlevait toujours et allait les cacher dans un buisson plus loin. «Tu te laveras les pieds tout seuls si tu marches dedans, je te préviens !». Et sa grande fierté, c'était de n'avoir jamais marché dedans.
Marie buvait déjà sa bière. Elle n'avait pas pleuré, elle n'avait rien dit en fait. Virgile et moi, nous étions promis de veiller sur elle. Je dois le faire seul on dirait. Mais elle n'a jamais eu vraiment besoin de nous, Marie. La plus jeune des trois, peut être, mais pas la plus faible. Virgile l'écoutait même parfois. Il parait que derrière chaque grand homme il y a une grande femme. Il y avait Virgile et il y avait Marie et il y avait moi. Un peu à part, un peu trouillard et maladroit, je remettais tout de suite mes chaussures quand Mamie le disait. J'étais celui qui avait peur de passer son doigt très vite dans la flamme d'une bougie, celui qui refusait de monter trop haut dans l'arbre. Virgile ne craignait rien, même pas la mort visiblement...
J'ai pris une des deux bières restantes. Toujours sans rien dire. Et j'ai regardé la troisième, toute seule dans le sable. Je savais que Marie, comme moi, espérait entendre le crissement des graviers puis sa voix «Vous m'en avez gardé une j'espère !?». On voulait qu'il s'assoie aussi sur la vieille couverture et qu'il refasse le monde avec nous, qu'il nous parle de musique, de littérature, de peinture ou qu'il nous raconte les histoires des rois de France.
On a attendu, au cas où.... Quand la nuit est tombée, Marie a ouvert la dernière bière et l'a vidée dans le bac à sable. On a regardé le liquide s'enfoncer dans le sable, j'ai pris nos chaussures, Marie la couverture et nous sommes sortis du bac à sable.
J'ai senti quelque chose de mou sous mon pied. J'ai senti sur moi le regard de Marie. Je n'étais décidément pas Virgile...



Writing games

Par Banana Smoothie

Photo jeu écriture madame kevin.JPGTout est symétrique, rangé par paires dans la vie : des parents jusqu’aux yeux du doudou, on voit tout par deux. On s’amuse à compter, un, deux. Do, ré. Les plus importantes, sans doute ? Les deux premières fois. La première nuit puis la première dent. La première fois que quelqu’un t’a pris la main, la première fois que quelqu’un t’a embrassé. Le premier chocolat chaud, le premier café. La première cuite, le premier “Sam”. Tout va par paire. Qui imagine un inséparable séparé ? L’Europe sans le couple Allemagne-France ? Le rouge sans le noir ? Esparbec sans “moment chantilly” ? Les chaussures, les bouteilles de bière, les motifs d’une écharpe… Les petits grain de sable même se tiennent la main par deux pour ne pas se perdre.

Et puis un jour, au détour d’une photo, un pied seul surgit. Il n’y en a qu’un. Pas même l’embryon d’un second. Subitement complètement perdue, j’ai l’impression de ne plus rien comprendre. Et si le monde tel qu’on le voyait n’était pas vraiment comme ça ? Et s’il y avait un esprit démoniaque anglais qui régissait tout ?

Car tout le monde sait bien que les Anglais sont tout le temps par un, eux.

C’est ainsi qu’un pied binaire a révolutionné ma vie. Mon 1789 à moi.

Hors série

 

Par M1

Photo jeu écriture madame kevin.JPGUne ambiance de fin d’été pointait sur cette plage comme sur leur histoire qui commençait à voir la tiédeur d’un soleil d’automne. Elle allait se mettre à côté de lui pour siroter une bière, sur cette même vieille couverture qui avait servi hier à le tromper le soir tombant, sur cette même plage. Il y avait aussi deux bières, ses baskets blanches et des converses comme les siennes, mais pas les siennes, ceux du fiancé de sa sœur. Elle ne savait plus quoi penser, quoi dire, quoi faire. Elle se disait qu’elle n’avait pas le droit de le tromper de cette manière, qu’elle n’a pas non plus le droit de le quitter à deux semaines du mariage de sa sœur. A-t-elle le droit de ne rien dire ? Mais a-t-elle le droit de tout raconter ? Cette plage la dégoute, mais elle sait que tard ce soir, elle baisera sur cette même couverture, sur cette même plage.



"Ne m'oublie pas" suivi de "Bloody mess"

Ne m'oublie pas

Par Izzie Mamour

C’est par hasard que je m’étais retrouvée sur cette plage. On était en octobre mais il faisait beau. J’aime les longues balades solitaires sur le sable, sentir le vent sur mon visage, passer la langue sur mes lèvres salées. Sur cette plage déserte, je vécus d’abord leur présence comme une intrusion. Ils paraissaient jeunes et insouciants, deux ados échappés? J’ai toujours mon appareil photo avec moi, pour garder des instants, tous les instants. J’ai toujours peur d’oublier. C’est dingue cette phobie. Je note tout, je photographie tout.

C’est comme ça que cette photo est venue enrichir ma collection. Son histoire, le hasard. Ce jour là je fuyais mes souvenirs justement, quelle ironie !

Leur histoire, je l’ignore. En m’approchant, je distinguais un père et sa fille. Ils jouaient à chat, criaient, couraient comme si cette plage était leur, ils étaient seuls au monde. Ma présence n’a pas semblé les déranger ou les décourager dans leur folle course. Pieds nus, ils savouraient ce plaisir des grains de sables sous les pieds, de l’eau froide qui les léchent.

J’ai eu envie de partager ce moment avec eux tout en les laissant à leur bonheur d’être ensemble. J’ai continué mon chemin et je n’ai gardé que ce cliché de cette rencontre. Leur visage et leur histoire doivent rester un secret.


Photo jeu écriture madame kevin.JPG

Bloody Mess

Han, ce soleil, éteignez la lumière bordel, j’ai mal aux cheveux ! J’ouvre un œil comateux, les cheveux en épis, la langue sèche. QU’EST-CE J’ FOUS LAAAAAAAAA ! Les autres sont encore endormis, éparpillés sur cette plage. On aura de la chance si personne ne s’est noyé cette nuit ! Tous les jours je me dis qu’il faut arrêter cette débauche, que ce sera de plus en plus dur de revenir à la vie normale. Toute cette réalité me déprime et je préfère l’oublier dans les paradis artificiels, sauter la première gonzesse baisable qui se présente et l’oublier aussitôt. Mais cette fois, j’ai fait fort, je l’ai oubliée avant même mon réveil.

Je devrais peut-être m’inscrire à Koh Lanta, ça me dégriserait. Et puis j’ai déjà la plage pour m’entraîner, et vu toutes les saloperies que je m’enfile, je peux bouffer n’importe quoi. J’ai l’estomac solide. Je peux être un vrai pourri, donc j’ai tout pour gagner. Je fais leur foutre le bronx à TF1 !

Commencent à se réveiller par-là. Oh qu’il est mignon ce petit couple ! Il me donnerait presque envie d’être romantique. Ils ont passé leur première nuit sur cette couverture, ils ont de la chance de se découvrir, frais et lissés dès le matin. Leur sourire radieux me fait monter les larmes. Faut que j’arrête de boire, je deviens con ! Promis, j’arrête dès que j’ai vidé ces deux bières.

Je me soumets donc, servilement, à l'injonction de Madame Kevin

Par Appas

Photo jeu écriture madame kevin.JPGQu'est-ce qui m'a foutu un bazar pareil ?  Ça n'a pas de sens. Jamais Rayanne, Nadir et Mme Capitan n'auraient laissé de la binouze, comme ça, toute la nuit sur la plage, sans surveillance. Ces bouteilles ne peuvent pas être pleines. Cette image, est une grossière mise en scène. Le type qui a pris la photo a remis les capsules sur les goulots. Quant aux pompes, il en manque. Avec quatre, y a pas le compte. La couverture est toujours là, en revanche. Normal, elle pue les poils de Nasser, qui est un teckel, je le rappelle ici. Il n'est pas sur la photo, sinon, ça se saurait. Il mord les enfants. Or, si je ne m'abuse, le pied nu est celui d'une petite fille, ou l'équivalent. Et comme vous pouvez le constater, ce pied n'est pas mordu. Tout est parfaitement normal. Ne dites pas, pour tenter de regagner l'avantage, que ce pied est le pied de Marco, parce que je ne pourrais pas vous croire. La ficelle est un peu grosse. Tout ça pour conclure qu'on se retrouve avec un fameux gâchis. Je préfère, de loin — et je pèse mes mots — des vacances à Tchoupiland. De quoi ? Un pointilleux demande à faire une remarque et il va falloir lui donner la parole ? Alors que nous dit-il, le grand spécialiste en précisions complémentaires susceptibles d'alimenter le débat ? Qu'il y a une tranche de concombre dans la grande tennis à côté des pompes à pois ? Non, je ne vois rien. Vous avez mal vu monsieur. Il n'y a pas de tranche de concombre sur cette image. Quand bien même il y en aurait, ça ne changerait rien aux diverses remarques déjà formulées. Non, je ne vois pas cette tranche monsieur. Il n'y a pas la moindre possibilité de concombre sur cette photo. Vous trouvez que j'ai l'air mal à l'aise ?« La belle affaire », serais-je tenté de rétorquer pour, ensuite, partir d'un grand rire de gorge. Je n'ai aucun problème avec les légumes. Je peux parler de concombre de façon parfaitement détendue. Alors, monsieur, cessez  vos commentaires désobligeants.

 

C'était le bon temps

Par Béalapoizon

Photo jeu écriture madame kevin.JPG

Ah c’était le bon temps, elle voulait devenir photographe et s’amusait à prendre les clichés les plus saugrenus.
Cette plage, ces Converse, c’était il y a déjà  20 ans, lorsqu’elle avait encore l’avenir devant elle, lorsqu’elle avait encore des illusions.
Photographe, avait cyniquement ri son père, c’est un métier de «  crève la faim » ça ! «  Tu ne pourrais pas choisir quelque chose de plus sérieux ? » Après bien des disputes du même genre, elle avait remballé ses pellicules (lecteurs de moins de 30 ans sortez vos dicos,  il ne s’agit pas d’un problème capillaire !), convaincue qu’elle n’avait de toute façon aucun talent.
N’empêche cette photo, représentait le bon temps, celui ou le plus gros souci était : comment va-t-on aller en boite depuis cette plage ? Que va-t-on faire des affaires mouillées ?
Qu’étaient devenues ses amies de l’époque ? Les petits copains qu’on s’échangeait presque aussi facilement qu’un haut pour une soirée ?
MORTS ! Tous morts sans exception !
Certains intoxiqués par le sang contaminé utilisé par les hôpitaux pendant des années, d’autres morts des suites du fameux nuage de Tchernobyl (qui s’est arreté NET aux frontières de la France si si ils l’ont dit au journal de 20 H 00 donc c’est VRAI !), d’autres encore qui auraient mieux fait de devenir végétariens… et les rares survivants ont été achevés par :
Le vaccin contre la grippe H1N1 ? Le LipDub de l’UMP (on vous l’avait bien dit : la connerie ça tue ) ?
A moins que ça ne soit la lecture de ce texte rédigé après absorption d’un cocktail «  fervex-aspirine-café » histoire de réveiller un ou deux neurones complètement anéantis par les microbes.

Désolée !!!

14.12.2009

D'autres vies que la mienne

Par Anne-Laure

Photo jeu écriture madame kevin.JPGCette couverture est hideuse. HI-DEUSE. Mais lui est juste...  divinement beau. Enfin, façon de parler... Il ne faut pas être trop regardant non plus. Une coupe un peu négligée, des épaules carrées, un torse musclé, le teint hâlé bien sûr. Un regard un peu creux,  mais on ne peut pas tout avoir dans la vie, n'est-ce pas? La fille, elle, est plutôt bien fichue. Une sportive sans doute. Des cheveux longs, soigneusement lissés, un regard mis en valeur par un maquillage pas très discret que je n'oserai jamais, une poitrine ferme, des cuisses sans l'ombre d'un soupçon d'une trace de cellulite...
Ils viennent juste d'arriver, son bras autour de sa taille fine, au moment où je m'apprêtais à partir. A quelques minutes près, je ne les aurais  même pas croisés. Ca tient à peu de choses, hein? Mais là, ça y est, ils m'ont gâché la soirée. Parce qu'ils sont deux. Parce qu'ils s'amusent. Parce qu'ils s'aiment. Ou du moins font semblant de... Ils ont étendu cette ignoble couverture, enlevé leurs chaussures, posé à la va-vite les bouteilles de bière dans le sable,  et les voilà, un peu plus loin, se poursuivant au bord de l'eau, je l'entends pousser des cris hystériques tandis qu'il fait mine de la  jeter dans les vagues toute habillée. Ah, ça... Ils ne vont sans  doute pas parler de la préface de la seconde édition de La Critique  de la Raison Pure de Kant ce soir... Que vont-ils faire? Boire leur  bière (cet athlète décérébré a-t-il pensé à amener un décapsuleur?  Si ça se trouve, il a un couteau suisse? Ou il va faire ça avec les dents? Ou à mains nues pour l'épater?) Elle va minauder, ils regarderont le soleil se coucher, elle frissonnera, il se rapprochera, la prendra dans ses bras, approchera ses lèvres de son  cou. C'est écrit d'avance. Comme c'est écrit d'avance qu'après cette après-midi solitaire à la plage avec mon bouquin de philo à la con, je vais rentrer chez moi, et je vais diner seule devant la télé, une  salade tomate/mozarelle, puis je filerai au lit - seule - en priant  pour que les voisins du dessus ne se livrent pas à des ébats trop  bruyants. Histoire de ne pas me rappeler ma solitude.
En fait, ce n'est pas tant ma solitude qui me désespère. Mon drame, c'est que j'ai 18 ans, je n'ai jamais embrassé de garçon, ou plutôt aucun garçon n'a jamais voulu m'embrasser. J'ai 18 ans et je n'ai même pas la chance d'être laide. Je suis fade, insipide, d'une  affligeante banalité. Je me fonds dans le paysage. Personne ne me  remarque. Cheveux filasses, balourde, discrète. Banale à en pleurer. Si je n'existais pas, je ne manquerais à personne. Si je venais à  disparaître ce soir, personne ne le remarquerait.
Je passe devant la couverture, leur jette un dernier coup d'oeil. D'autres vies que la mienne. Quelques secondes d'évasion de ma propre vie qui me fait mourir d'ennui. Entre rêve et jalousie, mon imagination reste infertile.
Discrètement, je file un coup de talon en passant et envoie du sable sur cette atroce couverture. Bien fait. Ils n'avaient qu'à pas  s'installer si près de ma serviette.

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