31.03.2010
Vendre la peau du vieux avant de l'avoir tué
Par Sophie L.
Comme tous les matins, elle l’a entendu s’extirper lourdement de leur couche, elle a senti ses lèvres molles se poser sur sa bouche, elle l’a observé mettre son costume de marque, elle a soupiré en le voyant sortir de la chambre.
Comme tous les matins, elle a attendu qu’il claque la porte pour se lever.
Sans un regard pour l’employée, elle s’assit à la table du petit déjeuner sur la terrasse surplombant l’océan. Elle grimaça en goûtant le jus d’oranges fraîchement pressées :
- Maria !
La femme arriva, le visage fermé, sans expression.
- Mademoiselle ?
- Il est infect ce jus ! Combien de fois faut-il vous répéter que je ne le bois jamais sans un zeste de citron vert !
- Bien Mademoiselle, je vais en préparer un autre. Tenez, Monsieur a laissé ceci pour vous ce matin.
Maria tendit une enveloppe à la jeune femme qui la décacheta tout en maugréant contre cette colombienne sortie de rien qui prenait des airs de maîtresse de maison :
- Bien Mademoiselle, je vais vous en préparer un autre ! J’te jure ! En voilà encore une payée à rien foutre…Dès que j’aurais la bague au doigt, je te vire !
L’enveloppe à moitié ouverte, elle s’imagina en reine absolue du domaine, dépensant l’argent sans avoir à le compter – ni à le gagner ! -, vivre la vie pour laquelle elle était faite, enfin !
A force de chercher, elle l’avait trouvé : Célibataire, plein aux as, pas d’enfants. Elle regrettait cependant qu’il ne fût plus âgé. A 60 ans, avec la santé qu’il avait, il pouvait bien durer au moins 20 de plus… Déjà qu’il la dégoûtait avec ses airs de vieux pervers…
« Bah, ironisa-t-elle, il faut bien payer de sa personne… »
Maria revint débarrasser la table.
- Monsieur a dit que vous deviez l’ouvrir ce matin, dit-elle en désignant l’enveloppe du menton.
- De quoi je me mêle ! aboya la jeune femme.
L’employée s’éloigna, sourire aux lèvres.
Curieuse malgré tout, elle en regarda le contenu.
Elle poussa alors un cri de victoire.
- Maria ! Maria !
- Mademoiselle ?
- Regardez ! Ca vous en bouche un coin hein ?
La jeune femme lui tendit un carton sur lequel était écrit : « Veux-tu m’épouser ? »
- Félicitations Mademoiselle.
- Ouais, c’est ça ! Je sais bien que vous ne m’aimez pas, moi non plus ! N’empêche, c’est moi qui bientôt donnerais les ordres dans cette baraque ! Vous avez intérêt à vous y faire, sinon, pfff…, adios Maria !
Son téléphone portable vibra. Elle congédia Maria d’un geste hautain avant de répondre :
- Chéri ! Quelle merveilleuse surprise ! Oui, oui, oui, mille fois oui ! Ce soir… ? Bien sûr ! Je serai magnifique ! Rien que pour toi !
Elle passa la journée dans une grande fébrilité, n’osant croire qu’elle avait finalement décroché le jackpot. Elle eut même la satisfaction de constater que cette vieille peau de Maria préparait un dîner somptueux, signe évident qu’elle commençait à comprendre que sa place ne tenait qu’à son caprice, à elle.
Vêtue d’une courte robe moulante comme il les aimait, ses cheveux blonds lâchés dans son dos et montée sur des talons qui allongeaient ses jambes déjà immenses, elle l’attendait.
Quand il arriva enfin, il s’amusa de son excitation, la trouvant exquise dans son rôle de future mariée amoureuse, terriblement participative lorsqu’ils passèrent dans la chambre à coucher…
Leurs ébats terminés, ils se rhabillèrent et firent honneur au repas de Maria.
Celle-ci attendait dans un coin de la pièce, une valise à ses pieds.
La jeune femme, toute à sa victoire, ne lui prêta aucune attention.
Il leva son verre, la regarda bien face et tonitrua :
- POISSON D'AVRIL !
Il éclata de rire devant sa mine stupéfaite.
- Hein ? articula-t-elle, quoi poisson d’Avril ?
- Comment ma chérie ? Tu ne sais pas qu’aujourd’hui nous sommes Jeudi 1er Avril ? Avoue que tu y as cru à ma blague non ?
- Ta blague ? Quelle blague ?
- Enfin ma belle, tu ne penses tout de même pas que je vais t’épouser si ? Ah ah ah !!!! Si tu voyais ta tête, je crois bien que c’est la plus drôle de toutes celles qui sont passées ici avant toi, tu ne trouves pas Maria ?
- Si Monsieur, répondit-elle, un imperceptible sourire aux lèvres.
- Allez, reprit-il en se levant, les meilleures blagues étantles plus courtes, tu bouges tes fesses et tu te casses. Maria a préparé ta valise, elle va t’emmener à la gare. Hop, hop, hop, on se depêche !
La jeune femme hébétée se laissa choir dans la voiture.
Tenant la portière à sa vieille complice, l'homme lui glissa à l'oreille :
- N’oublie pas de la prendre en photo pour l’album…
13:07 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
Revoir Big Ben
Elle en avait assez de l'attendre. Dans sa petite valise à roulettes, elle glissa quelques vêtements, ses produits de beauté, sa trousse de toilette, deux paires de chaussures, les chargeurs du téléphone portable et de l'appareil photos et son livre préféré. Elle pourrait attraper le dernier vol pour Londres. Finalement, les Italiens, ce n'était pas pour elle. Pas plus que l'Italie. Elle avait hâte de revoir Big Ben, la Tamise et le Parc de Clapham où elle avait tant joué dans son enfance avec ses frères, David et Peter.
Il faisait très chaud dans la rue Mezzogiorno. Cécilia fila très vite d'un bout à l'autre en humant l'odeur de lavande qui se dégageait du sol. Les commerçants venaient de lessiver leurs pas de porte. Elle fit signe à un taxi de s'arrêter. Deux heures plus tard elle embarquait pour l'Angleterre.
10:55 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Mon oeuvre
Par C.

C'est moi qui l'ai défaite. J'ai entravé ses hanches et j'ai moulé ses reins, puis j'ai hissé ses jambes sur des escarpins. C'est mon oeuvre. Elle n'a rien perdu de la blondeur de notre rencontre, mais sa blondeur n'a plus le même sens. Elle a posé sur moi ses yeux confiants, innocemment m'a fêlé le coeur. Alors je l'ai prise, et je l'ai perdue. Je l'ai gâchée, je l'ai souillée, je l'ai soumise à mon image. Destructeur je suis, salisseur, et la voila femme, folle, inconsciente. Je ne suis pas fier de mon oeuvre. Mais la voir partir aujourd'hui, tirer sa valise et ne pas se retourner, la voir me laisser là, orgueilleuse, sûre, sans détour, la voir fuir ce qu'elle est, ce qu'elle a eu, ce qu'elle n'est plus... je suis fier d'elle.
09:55 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Ambiguïté
Par Bloody Mary
Tic, tac, tic, tac… L’heure tourne, je vais être en retard pour le tout début de ma vie, j’ai dû réunir mes affaires et partir le plus vite possible, pourquoi n’ont-ils pas compris ?
Alex m’a trouvé ce petit numéro 10 min pas grand-chose mais un début, je savais que cela ne pouvait plus continuer comme ça, je ne pouvais plus leur mentir, 5 ans c’est long.
Oui, j’ai arrêté mes études. Oui, je vis ou plutôt vivait sous leur toit. Ils n’ont rien remarqué ou ont-ils fait exprès de pas comprendre de ne rien voir.
Je ne suis pourtant pas un monstre, je suis juste pas comme les autres !
Pensons à autre chose, se concentrer, ce soir c’est mon soir, mon premier rendez-vous!
Il y a du monde ce soir dans cette rue, j’aime sentir le regard lubrique des hommes sur moi, et celui jaloux, acide des femmes, si elles savaient…
J’espère qu’Alex pourra me loger au moins cette nuit, je peux toujours compter sur Alex. J’aurais dû me préparer plus tard, ne pas tout dévoiler comme ça d’un coup à mon père, y aller en douceur, pour une fois éviter le conflit. Cela m’aurait évité de me retrouver à traîner cette grosse valise, qui contient tout ce que j’ai, tout ce que j’ai pu sauver de sa colère, de leur colère…
Me reconcentrer, me calmer, je ne peux pas exploser, pas ce soir.
Mon cœur bat si fort, si vite, il va sortir de ma poitrine. Respirer un grand coup, me calmer, c’est le début de ma nouvelle vie.
J’y suis…
- « Bonsoir Franck !
- Bonsoir ! prêt pour votre première Nicolas ? »
…
« Mesdames et Messieurs ! Bienvenue au Cabaret de Madame Pierre ! »
09:39 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
30.03.2010
Projections et partage
Par Louloute

Regarder tous ces gens. Se demander d'où ils viennent et où ils vont.
Imaginer tout simplement.
La brune là bas sur la gauche, elle vient des beaux quartiers. Elle a tout quitté pour rejoindre son amour d'enfance. Elle guette par la vitrine et le voit arriver. Il a changé, il a vieillit lui aussi. Mais il est toujours aussi charmant. Et puis elle sait que même après quinze ans de mariage, elle n'a jamais pu l'oublier : l'amour de sa vie c'est lui.
Le couple au fond à droite, ils viennent de se rencontrer. Ils sont un peu gauches tous les deux. Ils savent bien que ce cinéma ne mènera illustrement à rien que c'est juste histoire de faire les choses dans les règles de l'art. Alors qu'ils ont juste envie de passer du bon temps ensemble, à faire des coquineries sur l'oreiller (ou pas). Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? C'est l'intérêt de la parade amoureuse, non ?
Ça doit être la période des soldes pour que tous ces gens se ruent vers ce magasin. Avouez que ce ne sont pas les alternatives qui manquent pourtant. Je n'arrive pas à comprendre ce côté "mouton de panurge" de l'humain. Nier sa diversité pour préférer se conformer à un moule, c'est tellement triste !
Et puis la femme au milieu là, avec sa robe moulante et sa valise, elle est au téléphone avec sa meilleure amie. Elle a enchaîné les heures de vol, les escales à droite à gauche. Ce n'est pas un métier facile d'être hôtesse de l'air. Alors pour une fois qu'elle est dans le coin, elle aimerait voir son amie, bavarder un peu autour d'un petit verre de blanc. La vraie vie, simple, après tant de zones de turbulences traversées.
Et moi ? Moi ces gens, je les prends en photo. Je parcours des milliers de kilomètres par an pour saisir des instants de vie, croquer des instants parfois intimes.
Vivre sa vie, c'est parfois aussi rêver celle des autres et par la même partage, vivre des expériences par procuration.
23:30 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
L'orage après l'orage
Par Khanouff

Le frénétique, cadencé et rapproché martèlement du sol par les bouts métalliques des hauts talons arrivait à peine à couvrir le gémissement des petites roues grippées de la valise qui semblaient s’entêter à ne pas la suivre dans sa fuite. Elle trottinait, courait presque dans une allée marchande flashée violemment par des éclaires annonciateurs d’un mauvais temps très proche. Il pleuvra, et elle est aussi pressée de rentrer, que la rue qui ne tardera pas à voir son pavé, comme d’autres âmes meurtries, noyé sous des torrents pour briller de nouveau. Elle meurt d’impatience de sortir de cette robe, d’arracher ces sandales et laver ce corps, se laisser, s’oublier sous l’eau chaude et fumante. Ses habits immaculés de blancheur, beaux et serrés, faisaient ressortir des rondeurs mais rendaient mal à l’aise tout regard insistant qui découvrait des yeux injectés de sang, pleins de colère dans un visage aux traits crispés…
22:47 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Working Girl
Par Zok

Les petits fils de pute !
Et voilà ! Des années passées à faire tourner la boutique, à sacrifier ma jeunesse, mes potentiels enfants, ma potentielle vie de couple, mon potentiel mari et voilà !
Virée ! Comme une merde, en trois minutes.
« Tu comprends… Bon mais on te file une prime sympa qui te permet de te retourner… »
Me retourner, y’a que ça que vous saviez faire de toute façons. Je bossais 17 heures par jour et vous étiez les seuls que j’avais sous la main pour partager un peu de chaleur animale, par facilité.
« La boite te doit beaucoup, on ne pourra jamais oublier que si on en est là, c’est grâce à toi… »
Et là, au milieu des couloirs, mon carton dans les bras, je me rends compte que je suis déjà étrangère à ces lieux, comme si les 16 années passées ici n’avaient été qu’un stage de 3 mois.
Comment peut-on se fourvoyer ainsi et croire que bosser quelque part peut être une fin en soi ?
Comment prendre son pied en pensant être indispensable alors que l’on est qu’un élément qui tourne, comme la femme de ménage ou le technicien de service ?
Comment peut-on échanger sa vie contre ce mirage ?
Les réponses me claquent dans la gueule comme si les années de refoulement leur donnaiten une inertie gigantesque.
Parce que je n’ai jamais eu de vie… je me prenais pour une autre, toisant le peuple qui reste aujourd’hui imperméable à ma détresse. Parce que je ne suis qu’une pétasse sans passion, parce que ma vie est un échec, parce que je ne ressens rien, parce que cette fuite en avant fut le seul moyen d’oublier que j’existe.
Parce que je suis vide…
Le peu d’affaires que j’ai tient largement dans la valise que je tenais toujours prête pour partir au bout du monde pour négocier un contrat. Je pars calmement, puis je marche une dernière fois dans ces rues qui ne furent que le décor de cette pathétique mise en scène.
Je marche vers la gare où je prendrai une dernière fois le train.
Désolée pour les retards chers voyageurs et rendez-vous dans une autre vie puisque celle-ci ne mène nulle part.
13:48 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
Vieillesse – Haine en Mi (mineur)
Par Zok

Le long de cette vie, si belle et tortueuse
J’ai râpé mes habits, et, sensation affreuse
J’y ai également, abimé l’impalpable
Au fond de moi enfoui, ces sensations aigües
Ce qui est ressenti chaque seconde un peu plus
Comme un écoulement de nos vies misérables
Je me revois si belle, avancer dans la rue
Le temps est un pavé, Chaque pavé est un temps
Qui s’allume sous mes pas, puis s’éteint loin de moi
Si au début du gué, qui nous mène à la perte
Tout le monde se retourne, pour regarder mon cul
Lentement, sournoisement, je ne suis plus si verte
Il me faut accepter, de n’être celle que je fus
Me sentant loin du Monde, m’en sentant même exclue
C’était si bien jadis, tellement mieux avant…
…C’était juste finalement que ce fût avec moi
13:46 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Tentative d'existence
Par Kahlan

Il y a bien longtemps que la tête immonde de son mari la répugnait. S’était-il donc enlaidi au fil des années devenant le porcinet aux traits lourds qu’elle voyait maintenant, ou son regard à elle avait-il changé, occultant peu à peu ce qui avait réussi à la séduire lorsqu’elle l’avait épousé ?
Elle ne pouvait pas répondre à cette question, et finalement, cela n’aurait rien changé à la situation. Il rentrerait à la maison, ce soir, et encore une fois, elle lui préparerait le dîner. Encore une fois, elle lui ferait face à table, pendant qu’il se tordrait le cou pour tenter d’apercevoir ce qu’il se passait à la télé. Tant mieux, elle pourrait se concentrer sur son assiette, et laisser son esprit divaguer. Combien de fois avait-elle rêvé d’être ailleurs, n’importe où, plutôt que dans cette maison au charme provincial bien présent, mais qui ne lui faisait ni chaud ni froid ? Elle rêvait alors d’un autre endroit, n’importe lequel, quelques mètres carrés délabrés, sombres et bas-de-plafond, mais des mètres-carrés rien qu’à elle, où elle pourrait respirer, lire, chanter, écouter de la musique, sans la présence pesante de cet idiot aux plaisirs de beauf.
Mais rien n’avait changé, ses rêveries pourtant bien abordables pour les autres lui été restées inaccessibles, à elle. Ses peurs surmonteraient toujours ses désirs. Alors, elle avait visé plus haut. En fantasmes, toujours, mais presque réels, dans sa tête.
Désormais, lorsqu’elle se couchait à ses côtés, après ses journées de brouillard, elle ne rêvait plus d’une pièce étriquée rien qu’à elle, c’était désormais le monde entier qui se déroulait à ses pieds. Monde parfait dans lequel elle devenait tour à tour espionne, prostituée, cuisinière, hôtesse de l’air, présidente d’une grande entreprise, mannequin, milliardaire, militaire, écrivain, chanteuse d’opéra, humanitaire ou antiquaire. Et lorsqu’elle s’endormait enfin, ce n’était plus les ronflements de son mari qu’elle entendait, mais les claquements maintenant déterminés de ses talons sur le sol. Son port de tête altier et sa démarche assurée attiraient les regards, mais cela ne la gênait pas, au contraire, elle en tirait fierté. Dans ses rêves, éveillés ou endormis, elle était puissante, elle était admirée, et enfin -surtout- elle vivait et respirait.
09:34 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
Clémence est sans indulgence
Par AurélieTheBest

J’étais cette jeune femme brune aux traits fins et aux formes appétissantes. Déjà.
J’étais cette jeune femme, à qui les cheveux en arrière donnaient un air sévère, qui cachait son visage derrière des montures trop grandes, et son corps sous des vêtements amples. Aussi.
J’étais cette jeune femme ambitieuse, volontaire et déterminée. Déjà.
J’étais cette jeune femme sauvage et effacée. Aussi.
Mais toi, tu l’as pas vu tout ça. M’as- tu simplement aperçu?
Alors j’ai redoublé d’efforts. J’ai voulu briller par mon savoir, me distinguer avec des mots, attirer ton attention autrement.
En vain. Je suis toujours restée Clémence, la fille transparente assise au premier rang.
Puis l’année est passée. Je suis arrivée première de la promo. Je n’ai pas été invitée à votre beuverie post- remise de diplôme. Pendant que vous dansiez, mes larmes coulaient sur ton prénom, que j’avais écrit le long de mon bras nu jusque sous mon sein gauche. Qui tiens- tu au creux de tes bras alors que je suis vide de toi?
Une semaine plus tard, un chasseur de tête me recrutait pour le compte d’une multinationale. En quelques jours, je quittais la région pour monter à Paris. Et depuis, j’ai posé mes bagages et l’empreinte de mon corps, un peu partout dans les plus grands hôtels de toutes les capitales.
J’ai commencé une nouvelle vie. Ailleurs. Une vie où je me suis promise de ne plus jamais être invisible. J’ai décidé de devenir au grand jour celle que j’avais toujours dissimulé à l’intérieur.
Celle que tu n’avais jamais pris la peine d’aller chercher.
J’ai mis de la lumière dans mes cheveux que je laisse détachés, j’ai enfilé des robes trop courtes, j’ai osé les talons hauts et j’ai pris la parole. Avec assurance. Lorsque j’entre dans une salle de réunion, lorsque je m’attable au restaurant ou lorsque je traverse le hall d’une gare: on me voit. On ne m’a plus jamais demandé de parler plus fort. Et quand vient le moment de quitter un endroit: je sais qu’on se souviendra longtemps de moi.
En plus de la connaissance, j’ai gagné la prestance.
Dix ans plus tard, un séminaire. Je te devine au milieu de tous ces hommes en cravates. Ton regard s’arrête sur moi. Parce que devenue désirable, je t’attire. Mais tu ne me reconnais pas.
La conférence commence, tu lis mon nom sur l’écriteau posé devant moi alors que je parle au micro. Tu m’attrapes à la sortie, tu t’exclames: « Clem’! C’est moi! Mais si, tu sais bien! Nous étions en prépa, puis… »
Je te coupe: « Ah oui peut- être… Alors quoi de neuf? » Tu occupes un poste de petit chef chez un de nos sous- traitants. Et jamais tu ne m’avais appelé Clem’ auparavant. Connard.
Nous dînons ensemble, tu me dévores des yeux. Je jubile de te faire languir, j’abuse de mes jambes et je joue de mes hanches sans vergogne les jours qui suivent. Je t’invite enfin à passer la dernière nuit dans ma chambre. Tu ne le sais pas encore, mais en me laissant te donner le plus bel orgasme de ta putain de vie d’homme, tu m’offres la plus belle des revanches. Alors que tu t’endors comme un bienheureux dans mes draps, je t’ordonne de sortir: tu restes pantois. Tu as failli me demander mon numéro. Et tu as compris qu’il ne fallait pas.
Je suis toujours Clémence pourtant, tu sais, la fille du premier rang.
Mais cette nuit- là, c’est moi qui t’ai baisé.
Et jamais tu ne m’oublieras.
09:01 Publié dans Jeu n°3 | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note




