31.05.2010
Cette page blanche...
Par Melle Jones
Cette page blanche a l’odeur de notre rencontre. Quand mon visage se trouve à quelques centimètres de sa surface, mes narines hument le parfum du bois déchiqueté, broyé, trempé, de notre romance innocente, presque pure, déchiquetée pareillement.
Vois-tu, j’ai un peu du mal à la noircir sauvagement.
Pourtant, j’ai enfoncé la pointe de ma plume avec rage dans d’innombrables pages avant elle. Tu as souvent reçu mes mots enfoncés violemment dans le papier, sans trop broncher, même quand l’encre avait un goût amer.
L’idéal serait que ma plume parcoure la surface blanche avec la douceur d’une matinée de printemps, que les mots rebondissent sur le papier moelleux, avec la même affection qui m’enveloppe toute entière. Que j’arrive, quelque part, à partager avec toi cette lumière paisible qui tombe tranquillement sur la fin de notre histoire.
Lorsque j’aurais enfin souillé cette page immaculée de cette lucidité toute nouvelle, je tuerai de manière définitive celle que j’ai été, celle dont le parfum se mélangeait au tien et que je retrouve un peu quand mon nez effleure ce bout de papier.
Alors, j’ai un peu peur d’y poser réellement la pointe de ma plume et de laisser l’encre couler joyeusement dans les sillons encore blancs.
Je ne suis pas sure que nous soyons encore suffisamment intimes pour que tu lises mes confidences, mes histoires d’oreillers, ces mains d’autres hommes empoignant mes hanches, mes échecs et mes complexes. Je ne suis pas sure que tu sois prêt à admettre qu’ils ne sont que le reflet de ton empreinte sur ma peau.
La vérité, c’est qu’une partie de moi désire ardemment détruire le parfum de notre histoire, le remplacer par celui de l’encre fraîche, noircir cette dernière page afin de la tourner définitivement. Maintenant que je vois clairement ton fantôme qui plane sur chacune de mes actions, je voudrais qu’il disparaisse. Tranquille, apaisé.
L’autre partie est trop lâche pour aller de l’avant. Elle se trouve bien confortablement installée derrière les blessures que nous nous sommes infligés. Elle voit comme il est commode d’excuser chaque faux pas. Elle est un peu connasse sur les bords en refusant de grandir.
Je ne sais pas laquelle va gagner. J’hésite, comme toujours, à prendre une décision. J’ai aussi quelques scrupules à pointer un doigt accusateur sur toi. Ce serait un peu égoïste, un peu facile, libérateur.
Tout de même, cette page immaculée mériterait qu’on la souille un peu, tu ne trouves pas ?
18:41 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Qu'il vienne c'est tout
Par Bulles d'infos
Voilà tout est prêt. Les contrats sont là. Ne manque plus que sa signature au bas de chaque page. Elle lui a demandé de venir afin de discuter de certains détails pour le mariage. Bien sûr lui ne se doute pas qu’il s’agit de signer un contrat, il pense sûrement qu’ils vont parler de la liste des invités et de l’organisation des festivités.
Mais enfin a-t-elle le choix ? Certes elle a vécu très isolée mais cela fait longtemps qu’elle a perdu ses illusions. Elle a toujours évolué dans un environnement extrêmement privilégié mais paradoxalement, elle a manqué de tellement de choses. D’une famille par exemple. D’amitiés aussi.
On aurait pu penser qu’elle avait tout, alors qu’en réalité elle se sentait si démunie. De cette grâce qui aide à se sentir à l’aise partout aussi. Car elle sait bien qu’elle n’est pas jolie. Et qu’elle a passé l’âge d’être une de ces celles sur lesquelles les hommes se retournent. La seule chose qui lui a donné sa place dans ce monde, c’est son argent.
Alors lui, avec son physique d’Apollon, sa cour méthodique et ses 10 ans de moins… ça a été un bouleversement inimaginable mais sa batterie d’avocats s’est vite interposée. Car même cela elle ne le possède pas : la liberté de croire qu’on peut l’aimer pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle a.
Et s’il se braquait ? S’il refusait de signer ? Elle pense qu’elle serait prête à fermer les yeux. A se persuader qu’il l’aime un tout petit peu quand même et tant pis si ce n’est pas vrai. Car elle ne veut plus être seule. Jamais. Pourvu qu’il vienne ce matin, c’est tout.
18:15 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
27.05.2010
L'absence, dit-il
Par Mary LongwoodInsaisissable, l’absence. Une ombre étirée en demi teintes ; des éclairs de lucidité ; une chevelure rouge qui tombe sur le nez, cachant le visage, et le regard d‘eau derrière les mèches mouvantes. Le reste, flou. Brumeux.
Le reste comme un poids mort, comme une pelisse de douleur confuse, diffuse ; comme une charge dont il ne parvient pas a se débarrasser. Et pourtant, le veut-il ! Pourtant, le crie-t-il de toute la force de son silence, nuit et jour, jour et nuit. Pourtant croit-il faire tout et plus encore pour fuir l’esseulement de l’absence, et s’embarrasse-t-il de gens autour de lui, figurants d’un mauvais film qui ne savent pas leur rôle, choristes sans partitions, tragédiens sans masques..
L’absence, dit-il..
Il laisse la phrase en suspens, regarde une dernière fois la théière, se souvient de la main bronzée, rapide, qui tenait le stylo.
Et s’en retourne vers la maison d’un pas pesant.
19:39 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
21.05.2010
L'amour
Par C.
Mais c'est pas possible, elle est encore partie !
Elle s'est encore absentée ! C'est fou cette incapacité qu'elle a à rester tranquille cinq minutes ! Je ne comprends pas. C'est quand-même pas compliqué, à la fin, de se poser quelque part cinq minutes et se détendre un peu ! On dirait qu'elle a besoin de s'agiter en permanence ! On regarde la télé, elle plie le linge en même temps ; on écoute un CD, elle feuillette un magazine ; on voyage en train, elle bidouille son téléphone, on voyage en voiture, elle chante, en avion, toujours avec ses magazines ! Même quand elle se fait les ongles, elle trouve le moyen d'occuper ses mains pendant que ça sèche !
Et là, voila, on prend un thé sur la terrasse, on est tous les deux, il fait beau, on est bien, et elle nous fait la liste des courses ! J'hallucine... Mais qu'est-ce qu'on en a à faire de la liste des courses, là, à ce moment précis ?! Elle pourrait pas, franchement, s'asseoir et juste rester assise, profiter du paysage, du temps, de moi, juste être là quoi, sans rien faire d'autre ! Elle me gave, mais elle me gave...
En plus, là, je la vois déjà, elle va revenir, toute fière d'elle, avec son sourire mutin, en me disant "ah ah, je le savais qu'il y avait plus de crème fraîche, tu vois j'avais même pas besoin d'aller vérifier, il faut que je me fasse plus confiance !" et elle le notera sans aucune application, comme d'habitude, parce que "ça la change", et puis elle continuera sa liste de courses, en faisant semblant de me demander mon avis de temps en temps, mais en sachant très bien que je m'en fiche de ces histoires de stock et que c'est elle qui gère...
Ah la la...
Je savais qu'on serait heureux ici.
19:55 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
20.05.2010
Une page, une plume
Par Cécile
Alors que je buvais mon café en regardant ma page blanche, je me suis posée la question de savoir pourquoi j'aimais écrire...
Peut-être qu'un ego énorme me souffle l'idée d'écrire LE roman qui serait lu par des millions de lecteurs tel un nouveau Petit Prince ?
Ou encore parce qu'écrire me permet de mettre des mots sur ce que je ne sais pas dire ?
Ou tout simplement parce que j'aime le bruit de la plume sur la page blanche qui petit à petit se noircit au fil de mes délires...
15:40 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
[Sans titre]
Par Anjelica
J'ai cinquante-cinq ans depuis peu et c'est la première fois depuis bien longtemps que je suis en vacances, seul, sans toi, sans vous mes enfants.
Sur le conseil d'un ami, j'ai choisi ce petit hôtel en Sardaigne, car je n'aime que la mer.
Je suis un épicurien, un fonçeur, pas du genre à me prendre la tête, mais aujourd'hui sur cette table, devant cet arbre majestueux, j'ai besoin de me poser, de réfléchir un peu.
J'ai eu une belle vie. Une femme aimante, deux enfants merveilleux qui ont maintenant tout l'avenir devant eux. Je leur ai donné le meilleur de moi-même, malgré mes défauts.
Car bien entendu, comme tout un chacun, j'ai mes défauts, mes failles...
J'ai aimé et j'aime toujours les femmes et le sexe... Rien m'a pu m'en détourner.
Heureusement, j'ai toutefois réussi à vous protéger de cela...
Je n'ai jamais eu de regrets. La nature ou Dieu m'a fait comme cela. Un homme qui ne sait pas résister à une femme qui l'attire...
Pourtant, dans un coin de mon coeur et de mon âme, il y a une petite épine qui me gratte, qui quelquefois me fait mal...
- Me ressemble-t-il aujourd'hui ?
- Avons-nous des goûts en commun ?
- A-t-il les yeux de sa mère ou les miens ?
- Comment est sa vie ? Heureuse, je l'espère. Je sais, qu'elle aura tout fait pour qu'il en soit ainsi.
- Lui a-t-il posé des questions sur moi ? Qui j'étais, à quoi je ressemblais ? Peut-être pas après tout...
Je sais, je me pose toutes ces questions alors que je n'ai rien fait pour le revoir, pour le connaitre. Mais elle le sait bien, elle, que c'était impossible...
Je pourrais lui écrire, mais à quoi bon... Ce beau stylo ne servira pas.
Je vais garder mon épine au fond du coeur, c'est sûrement le prix à payer...
15:13 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
L'ombre des citronniers
Le ciel est sublime, il est pur, d'un bleu de glace. Je me suis installée sur la terrasse. Tu me verrais, les cheveux défaits, le visage encore tout chiffonné d'une mauvaise nuit de sommeil... Les yeux cernés, le teint encore très pâle (je n'ai pas encore eu le temps de prendre le soleil).
Tu me verrais...
Quel meilleur endroit que cette terrasse ensoleillée pour t'écrire. Je crois que ça sera une belle journée, sans vent, sans nuages. Il fait encore très frais pour la saison mais ils annonçent un réchauffement réel. L'humidité de la nuit m'entoure et me fait éternuer. Et cela même si j'ai couvert mes épaules avec ce gilet turquoise que tu m'avais offert l'hiver dernier. J'ai un peu froid mais c'est peut-être l'absence...
Ton absence...
Bientôt l'été sera là, les enfants se baigneront dans la rivière et les touristes arriveront. Il y aura du bruit et des rires et le temps passera avec douceur.
Mais ton absence...
Devrais-je te dire encore à quel point tu me manques ?
Devrais-je encore te le dire ?
Le temps passe lentement, douloureusement... Les heures passent, dangereuses, agaçantes... Je sais ce que tu me dirais... Je le sais... Mais ça n'empêche pas l'amertume de mes jours. J'ai devant les yeux le citronnier magnifique que grand-père a planté il y a de cela des années, lors de leur arrivée dans cette maison... Il est très vieux... et gigantesque pour un citronnier, tout le monde nous en fait la remarque...C'est sans doute l'amour de grand-père et sa détermination qui l'ont fait prospérer à ce point. Cet été encore les enfants profiteront de son ombre pour jouer, pour lire, pour se reposer... Et nous mangerons ses fruits, je ferais des sorbets, des confits pour accompagner des grillades...
Grand-père n'est plus là, et grand-mamie non plus...
Mais le citronnier lui, veille...
Et il sera encore là quand nous ne serons plus...
Magnifique, imposant, grandiose...
Ainsi que la mer, le soleil, les rivières...
Notre amour est-il immortel ?...
Dans quelques heures je prendrai le chemin de pierres roses avec les enfants, nous descendrons à la rivière, peut-être même se baigneront-ils. Ils seront joyeux, insouciants, heureux. Ils ne t'attendent pas... Ils savent... Tu reviendras... bientôt...
C'est toute la force de leur enfance qui leur donne cette confiance...
Il n'y aura pas de vent aujourd'hui... La chaleur montera lentement et avec elle l'espoir d'un bel été... Je crois que Papa nous rejoindra en Juillet. Mais il ne sait pas encore pour combien de temps, il n'a pas encore posé ses congés. Il viendra avec Juliette. Tu sais, elle a beaucoup changé, elle est devenue plus douce, plus sereine. Je finirai peut-être un jour par l'apprécier. Peut-être...
J'ai un peu moins froid... Les cigales ont déjà commençé à chanter. La journée sera belle.
Mon thé refroidit lentement, à portée de ma main. J'ai goûté le thé que Marie m'a envoyé, il a un goût de soleil et de vacances. Un goût de pamplemousse et de citron... Un petit goût d'acidité mais aussi de tendresse. J'ai devant moi quelques minutes encore de calme et de tranquilité, les enfants ne devraient plus tarder à se réveiller. Tu verrais Baptiste il est absolument craquant... Hier je l'ai emmené chez le coiffeur, il n'a plus ses petites boucles dorées. Cela devenait impossible à coiffer, alors voilà... Cela lui va très bien, on dirait un vrai petit homme. Quand je l'ai couché hier soir il m'a demandé de lui apporter un petit miroir de poche, pour pouvoir s'admirer à loisirs. Il m'a regardée en plongeant son regard bleu ciel dans le mien, m'a demandé le plus sérieusement du monde avec sa petite voix adorable :
" Maman, est ce que je suis un grand maintenant ? "
Je lui ai répondu qu'il grandissait un peu plus chaque jour mais que, tant qu'il en aurait envie, il pourrait encore jouer un peu au bébé et que cela ne l'empêcherait jamais de me faire des gros câlins et il s'est blotti dans mes bras.
Marion a encore perdu une dent il y a trois jours... Elle a un sourire qui vaut le coup d'oeil... Elle devient plus belle de jours en jours notre fille. Je surprends parfois sur son visage des expressions qui sont les tiennes. Cela me serre le coeur... et m'éblouit en même temps.
Que faudrait-il que je te dise de plus ?
Que faudrait-il te dire pour te convaincre ?
Que la vie sans toi me paraît bien terne...
Que les jours sans toi sont banals et gris...
Mais je m'interromps quelques instants mon amour... Le facteur me fait signe derrière la grille. J'attends un colis, quelques livres commandés...
Je reviens...
Il y avait aussi une lettre... une lettre de toi... Tu me dis que tu seras là demain, tu me demandes de venir te chercher à 7 h eures45, tu me dis que tu reviens...
Que tu reviens...
J'ai confiance... j'ai confiance en nous...
Nous nous sortirons de tout cela... Nous nous relèverons....
Plus fort encore...
Cette lettre je ne l'enverrai pas... je te la donnerai demain...
Je t'attends...
Je t'attends...
L'or des chambres
15:11 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
Remise en question !
Par Jacinte & Pétra
Pétra : On parle de quoi demain ?
Jaja : heu j'sais trop... de poils?
Pétra : ben hier tu nous a expliqué en détails ton maillot intégral.
Jaja : ah ouais; de cul alors?
Pétra : Ben aujourd'hui on parle de point G.
Jaja : …
Pétra :...
Jaja : Putain ça veut dire que notre blog se résume au poil et au cul ?
Pétra : Mouai et ça c'est moche.
Jaja : Défois on parle quand même de ta grossesse et de mes sales mioches ça change nan?
Pétra : Si tu relis bien, t'arrives toujours à nous caser minou touffe cul quelque part.
Jaja : J'ai peur ma Pétra, on est si superficielle que ça ?
Pétra : Ben disons que les gens quand ils viennent nous lire ils se prennent pas la tête au moins.
Jaja : C'est le moins qu'on puisse dire.. Même l'ami Eve Angeli elle serait comme un poisson dans l'eau chez nous.
Pétra : Ça nous dit pas ce qu'on va pondre tout ça.. Ça y est l'angoisse de la page blanche, je comprends enfin ce que ressentent les grands écrivains.
Jaja : J'ai du mal à respirer je me sens pas bien.
Pétra : Tu veux du thé ma chounette?
Jaja : Ya du rhum dedans?
Pétra : Ben sûr sinon j'te proposerais même pas.
Jaja : D'un autre côté parler de poil et de minou depuis sept mois fallait quand même le faire.
Pétra : C'est vrai dans les année 90 y'avait Doc et Difool dans les année 2010 yora Jaja et Pétra.
Jaja : On est un peu au poil ce que Jean-Pierre Coffe est a la grande cuisine ou ce que Sabine Paturel est a la chanson française. On lui apporte son heure de gloire.
Pétra : T'emballes pas du slip ma Jaja on a toujours pas trouvé de sujet. On va quand même écrire un billet sur le fait qu'on ai rien à dire. Ça craint velu tout ça. Moi je te le dis.
09:14 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Thé à la menthe ou t'es citron
Par Sophie L.
Ce soir, les applaudissements ont encore claqué. Comme à leur habitude, ils se sont donnés la main pour saluer le public, leurs regards ont croisé brièvement ceux des spectateurs, le rideau s’est refermé, le silence est retombé.
Dans la salle vidée de ses occupants, une jeune femme est assise, seule.
Elle fixe sans ciller le tissu rouge immobile lui aussi.
Elle essuie distraitement quelques gouttes de sueur sur son front, regrettant que la chaleur étouffante du théâtre l’ait empêchée de profiter pleinement du spectacle.
Elle a souri, elle a même ri parfois mais la proximité incommodante de tous ces étrangers l’a dérangée.
Elle ne s’est jamais sentie très à l’aise au milieu de ces foules remuantes et bruyantes, pourtant, elle adore aller au théâtre.
Ce soir, elle a réservé une place dans l’orchestre. Elle est arrivée très en avance et a pu s’installer parmi les premières. L’ouvreuse l’a placée avec déférence, refusant la pièce qu’elle lui tendait. Elle n’a fait aucun commentaire, elle a l’habitude…
La salle s’est remplie peu à peu, le bruit s’est intensifié, les odeurs se sont mélangées, les corps de ses voisins l’ont effleurée, elle a senti dans sa bouche le goût de la bile.
Un moment, elle a pensé à se lever pour partir. Le regard qu’elle sentait insistant de l’homme assis à sa droite l’en dissuada. Les lumières se sont enfin éteintes, elle se laissa aller pour profiter pleinement de la pièce.
C’est son père qui lui en a parlé. Il l’avait vue avec une amie quelques jours auparavant :
- Vas-y, lui a-t-il dit, le texte est drôle, le ton juste, les personnages parfaitement identifiables. Je peux t’y accompagner si tu veux.
Elle a failli accepter. Elle aime beaucoup sortir avec lui. Il l’entoure de son bras affectueux tout en lui tenant fermement la taille. Souvent, il lui a raconté en riant les regards interrogateurs des passants qu’ils croisent, pourtant, personne ne leur a jamais fait de remarques. Elle le regrette, cela fait longtemps qu’elle a une réponse…
Pour finir, elle a refusé.
Mathieu l’a conduite jusqu’au théâtre, l’installant à sa place en lui promettant de venir la chercher à 22 heures 30.
La pièce a débuté, elle a ajusté ses lunettes et elle a écouté.
Le sujet lui a tout de suite plu : Cette troupe de comédiens aux talents incertains qui répètent une pièce jusqu’au jour de la catastrophique première, oui, son père a eu raison de la lui conseiller.
Ne serait-ce la chaleur, elle en aurait fini par tout oublier et voir pleinement les comédiens.
La moiteur de son corps sèche peu à peu, l’air devient plus respirable. Le silence est presque aussi assourdissant que les applaudissements. Elle pourrait se lever et gagner la sortie, mais Mathieu le lui reprocherait :
- Et s’il t’était arrivé quelque chose ? lui dirait-il.
- Que veux-tu qu’il m’arrive ? Je ne suis pas en sucre !
Alors, elle l’a attendu.
Mathieu est là. Elle ne l’a pas entendu arriver, ce qui ne laisse pas de la surprendre.
- Alors, c’était bien ?
- Oui. Ça t’aurait plu.
- On rentre ?
- Ok.
- Tu veux ta canne ?
- Non, ton bras me suffit.
L’écrivain posa sa plume, étudia la photo en pensant que décidemment, son récit n’avait aucun rapport, à part, peut-être la théière qui, par une curieuse association d’idées l’avait menée au théâtre en compagnie d’une jeune aveugle.
08:59 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
19.05.2010
Le bon génie et Hélène
Par Archibalt
J’errais depuis un bon moment déjà dans la ville. J’avais pris avec moi mon appareil de photo numérique, avec dans l’idée au départ de faire quelques superbes photographies dignes de ces grands photographes de renom. Sans aucun doute je me croyais sur la voie d’un Robert Doisneau et cherchais dans les rues, puis dans les différents parcs et jardins, des vues qui allaient faire de moi quelqu’un de célèbre plus tard. J’avais atterri au bout d’un long moment dans la vieille ville et avais décidé de redescendre vers le bas, peut-être vers le lac, je ne savais même pas au juste. J’avais descendu un long escalier dont je m’étais dit en pensée que je n’aurais pas aimé le gravir, car la fatigue commençait à se faire sentir après plusieurs heures de marche. Mais il me semblait en fait que j’étais en train de descendre en enfer, dans un enfer particulier, propre à moi-même, qui me renvoyait à chaque fois l’image de mes propres démons. J’étais habité de démons intérieurs qui me coupaient du monde. Implacablement. Inexorablement. J’aurais tant aimé à ce moment précis avoir un ami avec lequel discuter, marcher, se promener en partageant des idées, des conceptions, des plaisanteries. Il eut été encore mieux s’il s’agissait d’une amie. Et parfait s’il s’agissait d’une amoureuse. Mais pour l’instant j’étais seul. Terriblement seul. C’est au bas de cet escalier interminable que j’en pris conscience, juste au moment où je mettais le pied sur le trottoir, quittant la dernière marche en hésitant quant à la direction à prendre : à droite, et je regagnais ma voiture garée non loin de là. A gauche, et je descendais vers le lac. Je pris à gauche. L’avenue était déserte, à part une femme qui montait, l’air nonchalant, les bras ballants. Elle était habillée simplement : un jean qui laissait deviner des formes quelque peu rondelettes, et un chemisier fin de couleur discrète qui lui aussi laissait deviner des formes rondes et pleines, avec une poitrine opulente que soutenait visiblement un soutien-gorge robuste, le genre à armature renforcée pour les grosses poitrines. Au fur et à mesure que je m’approchais d’elle je m’apercevais que, comme moi, elle avait tendance à baisser le regard. Je n’osais trop la regarder. Nous étions seuls dans cette grande rue déserte, un homme et une femme isolés l’espace d’un instant, l’espace d’une vie peut-être, que le destin mettait l’un face à l’autre en ce moment précis où ils ne s’attendaient à ce que rien qui ne sorte de l’ordinaire ne leur arrive aujourd’hui. Et plus elle s’obstinait à regarder par terre, plus j’osais la regarder. Arrivé à sa hauteur nos regards durent se croiser l’espace d’une seconde. Puis je la dépassais. Beauté perdue, me suis -je mis à penser alors. A ce moment-là elle émit un bruit que je ne parvins pas tout à fait à identifier; on eut dit une sorte de raclement de la gorge, ou, pire encore pour moi, une sorte de rire nerveux qu’elle aurait essayé d’étouffer. Cela me mit dans le doute. Alors, sans trop savoir pourquoi, un réflexe me fit me retourner et à mon grand étonnement je me surpris à lui adresser la parole :
-”S’il vous plaît !… Excusez-moi… – Oui ? Me dit-elle en se retournant.
- …Est-ce que je peux prendre une photo de vous ?
- Oui, si vous le voulez ! Lâcha-t-elle tout aussi naturellement qu’elle s’était retournée, mais avec un sourire cette fois-ci.
Nous étions sous un pont, deux êtres que rien ne liait, qui se croisaient tout simplement par pure coïncidence. Elle prit la pose, fixa avec attention l’objectif de mon appareil, et je pris une première photo, puis lui demandais une deuxième qu’elle accepta volontiers. Je la remerciais ensuite poliment et hésitais à continuer ma route. Encore une fois je me surpris à lui dire quelque chose qui me vint spontanément, moi qui était l’antithèse même de la spontanéité : – Vous allez par là ?… Moi aussi. Est-ce que vous me permettez de faire un bout de chemin avec vous ? – Mais bien sûr ! Dit-elle sans se départir de son sourire. Toute une vie peut changer en l’espace d’un instant. Il suffit d’un rien un trajet modifié, un regard échangé, un rayon de lumière invisible lancé par un ange, une parole prononcée. Un rien.
Nous prîmes la direction d’ un parc situé à quelques encablures de là. Sur le chemin elle m’avoua assez vite qu’elle ne se sentait pas bien car elle venait de se disputer avec son ami. L’image me revint en tête du moment précis où je l’avais croisée. Le bruit bizarre que j’avais entendu. Elle venait de pleurer et avait essuyé rapidement quelques larmes… Elle était certainement sur le point de craquer.
Un bruit se fit entendre dans mon dos. Cela faisait un moment que j’étais assis à la terrasse devant un thé à la menthe, ma boisson préférée des après-midi ensoleillés, me remémorant ma rencontre avec Hélène.
- ” Chéri ? Ah, enfin te voilà ! Ça fait une heure que je te cherche. Qu’est-ce ce que tu es en train de faire ?
- J’écris.
- Et je peux savoir de quoi il s’agit ?
- C’est l’histoire d’un bon génie qui est sorti d’une théière…
- Tu crois que les génies peuvent sortir d’une théière ?
- Dans le monde des rêves tout est possible.
- Et que t’a-t-il apporté ce bon génie ?
- Toi. Tout simplement toi. Et c’est un cadeau merveilleux qu’il m’ a fait.
- Oh, mon chéri ! Comme c’est gentil. Ça fait un moment que tu ne m’as pas dit ce genre de chose. Tu devrais prendre le thé plus souvent…”
22:50 Publié dans Jeu n°4 | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note






