30.11.2010

Des soleils et des fleurs

Par Céleste

Marlène jeu n°5.jpgJ’appuie mon front contre la vitre et je souffle doucement. Dans la buée, je dessine des soleils et des fleurs.
Il neige et je suis seule. Je ne suis pas allée au collège. Je suis malade, « encore ! » a dit maman en soupirant.
Depuis que nous avons déménagé, j’ai souvent de la fièvre, je tousse beaucoup. « C’est à cause de la pollution !» a dit mamie quand elle est venue. Ensuite, elle a reproché à maman d’avoir déménagé, ou plutôt d’avoir quitté papa. Maman lui a répondu qu’elle ne savait pas de quoi elle parlait, comme d’habitude elles se sont disputées et je me suis réfugiée dans ma chambre.

Maman travaille beaucoup. Elle part tôt le matin et ne rentre jamais avant 19 heures. Souvent, je dîne seule. Je réchauffe des trucs au micro-ondes et je mange assise dans le canapé, devant la télé.

Je regarde tomber la neige. Si j’étais encore à la maison, j’aurais fait de la luge avec Julie. Nous serions allées sur la piste, à la sortie du village et Antoine serait arrivé. Je pense tout le temps à eux Antoine et Julie, Julie et Antoine.

Bientôt ce sera les vacances de Noël et j’irai chez papa mais pas dans notre maison. Il dit qu’il ne peut plus y vivre depuis que maman l’a abandonné, qu’il est trop malheureux, que la seule chose qu’il désire au monde c’est de vivre à nouveau avec moi. Il répète tout le temps qu’il m’aime, que tout est de la faute de maman et qu’il fera tout ce qu’il peut pour me reprendre.

Maman, elle,  elle ne parle jamais de papa mais elle ne pleure plus. Avant, elle pleurait tout le temps. Parfois, la nuit, quand j’étais dans ma chambre, je l’entendais crier. Une fois, elle a crié si fort, j’ai eu tellement peur que je suis descendue au salon pour voir ce qui se passait. Maman était debout, le visage dans les mains, elle tremblait. Dès que papa m’a vue, il s’est précipité vers moi. Il m’a dit « C’est rien, ne t’inquiète pas, maman ne va pas bien, tu sais, par moments, elle est bizarre. Maintenant retourne au lit, ce ne sont pas tes affaires ».  Maman ne bougeait pas, elle semblait paralysée. Je suis remontée dans ma chambre, et j’ai entendu un grand bruit, comme un choc et maman a encore crié. Alors je me suis bouché les oreilles, j’ai fermé très fort les yeux et j’ai pensé à Julie et Antoine. Dans mon ventre, il y avait un trou.

Je ne veux pas retourner vivre avec papa, je l’aime mais je déteste quand il parle mal de maman. Je sais que ce qu’il  dit est injuste, je sais aussi qu’il est méchant avec elle et qu’elle a peur de lui. Depuis que nous sommes ici, maman est calme et de bonne humeur. Le soir, nous parlons beaucoup. Elle m’a dit qu’elle a demandé le divorce parce que papa et elle étaient malheureux ensemble mais que ça n’a rien à voir avec moi. Elle dit que ce sont des histoires d’adultes et qu’elle m’expliquera plus tard.

Il neige et je suis seule.
J’appuie mon front contre la vitre et je souffle doucement. Dans la buée, je dessine des soleils et des fleurs.

27.11.2010

De la buée sur ma fenêtre

Par Marlène

 

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Il neige...

Par L'or des chambres

Marlène jeu n°5.jpgIl neige…  

Il neige maintenant depuis un an, trois jours et six heures…

Personne ne sait quand cela va s’arrêter, tout le monde spécule, ils s’éclatent tous à faire des prévisions, des calculs. Ils cherchent des raisons, chacun y va de sa petite idée, de sa petite folie. Certains prédisent la fin du monde, la fin de nos jours, la fin de tout…

Moi je suis dans l’ivresse, je m’enivre de l’odeur de la neige. Je savoure sa blancheur, sa pureté. Son onctuosité…

Je respire et je sens le froid circuler dans mes veines et purifier mon sang.

Je respire et je me sens devenir forte, les pensées de plus en plus claire…

Je m’enivre et je me soûle de toute cette pureté.

Je me soûle de ce paysage redevenu vierge.

Je me soûle, me vautre dans tout ce blanc…

Et je marche, je marche pendant des heures, emmitouflée dans le plus d’épaisseur de douceur possible ; manteau, écharpe, trois pulls et deux écharpes et même, même parfois une couverture posé sur mes épaules…

La terre se meurt…

La terre n’a jamais été aussi belle…

Les images qui passent en boucle à la télé et qui me fascinent sont celles des ours blancs qui retrouvent enfin le moral et qui s’ébattent joyeusement. Ils dépassent les frontières, bientôt ils arriveront en ville…

Faudra faire gaffe, histoire de ne pas se trouver soudainement face à eux… Leur beauté, sans doute, me clouerait sur place.

Je resterais pétrifier par la magnificence, la noblesse, la splendeur de cette animal qui me fixerait avec le plus grand dédain…

Qui suis-je, que suis-je face à lui ?

Mais nous n’en sommes pas encore là, non, pas encore…

Pour l’instant les rues sont sûres et elles m’appartiennent. Les gens se terrent, se pétrifient entre leurs murs.

Ils n’osent plus sortir, ils restent comme figés, devant leur poste de télé. Ils claquent des dents, ils sont cloués par la peur…

Les rues sont à moi…

Et je respire, je respire à pleins poumons…

Je m’enivre et je m’enivre encore…

Je me soûle de cette blancheur et elle me fait parfois vaciller…

Ce blanc, à perte de vue, c’est comme un perpétuel recommencement…

Une immensité glaciaire…

Il neige…

Il neige depuis un an, trois jours et six heures…

Et moi…

Moi, je n’ai jamais été aussi heureuse…

26.11.2010

Sur un air d'Harmonium

Par Jean-Jacques

Marlène jeu n°5.jpg C'était juste une apparence , un cadre animé accroché au mur aveugle.

Debout, pieds nus devant "l'aquarium", je pouvais rester ainsi des heures, enfin, jusqu'à ce que mon corps devienne  trop douloureux à force de vouloir s'échapper dans des souvenirs accrochés aux saisons et à leur majesté.
L'Hiver, je l'avais envisagé ainsi, dans la cuisine. J'avais choisi un modèle avec de la neige, peut-être pas le moins cher du catalogue en ligne, mais comme de toute façon je n'avais plus beaucoup d'occasions de dépenser mon maigre salaire, il restait bien suffisant pour m'accorder ce genre de plaisir. Après l'Eté dans la salle de bain et le Printemps dans la chambre, cette récente acquisition me procurait encore quelques émotions mais je mettais néanmoins de l'argent de côté afin de  pouvoir m'offrir à mon anniversaire un Automne de feuilles en perte de chlorophylle courant sur un  tapis de mousse. 
Seulement...je n'aurais plus de pièce pour l'accrocher et je devrais  alors- le règlement était ainsi fait- me séparer d'un écran..

Je n'avais pas encore "choisi" lequel ,  j'hésitais ... J'avais tellement aimé toutes les saisons, elles se rappelaient de mon enfance , lorsque je collais mon visage à la fenêtre pour regarder dehors, maman finissait par dire  invariablement "t'es encore en train de rêver, t'as pas autre chose à faire?" alors, je changeais de pièce, je retournais dans ma chambre et le nez sur la vitre, traversant les ombres de la nuit, j'imaginais... quand je serais grande...

24.11.2010

C’est la fin de M-ooooonde *

Par Izzie


Alors que pèse sur le monde, une terrible menace…

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Qu’elle seule est capable de nous sauver

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M-ademoiselle rêve…

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*Titre emprunté bien-sûr

Image 1 : http://img688.imageshack.us/img688/8394/sosfant127.jpg
Image 4 : http://www.dreadcentral.com/img/news/dec09/weaver.jpg

Out of the blue

Par Fanny

Marlène jeu n°5.jpgElle frissonne en regardant les flocons tourbillonner dans l'air glacé de novembre. Il est cinq heures de l'après midi,  dehors il fait déjà nuit et dans sa tête c'est le big bazar. Elle aimerait tellement avoir l'illumination, le truc qui fait tilt comme dans les BD : "Eureka, j'ai trouvé la formule magique !" Mais non, c'est loin d'être le cas. Elle regrette tout ce temps perdu à mater des conneries sur internet. Si elle avait bossé ses cours à la place, elle n'en serait pas là aujourd'hui, plantée devant sa fenêtre à regarder la neige tomber en rêvant d'ailleurs, d'être n'importe où sauf ici...

Pourtant, tôt ou tard il va bien falloir qu'elle s'y mette, elle sait qu'elle ne pourra pas se défiler longtemps si elle veut encore se regarder en face sans avoir honte. Oui, mais... Ah des "oui mais" il y en a eu des tonnes ces derniers temps. Remettre à plus tard, sa grande spécialité. "Quand ma vie va t'elle enfin commencer ?", soupire t-elle devant sa fenêtre.
Elle ne sait plus quoi faire, attendre encore, mais quoi, le déluge ? Elle aimerait entrer en hibernation et se réveiller fraîche comme Lova Moore dans la rosée du printemps et surtout avec la certitude d'avoir trouver sa place sur cette terre. Mais sa fierté mal placée l'empêche d'avancer, sa peur de l'échec la paralyse. Et l'opinion des autres, n'en parlons pas. Elle a l'impression d'être dans une impasse, un no man's land. Comment pourrait-elle seulement imaginer se jeter à l'eau par cette sinistre soirée d'hiver... Et puis d'un coup d'un seul, le déclic, "Allez ce soir je me lance, it's now or never, advienne que pourra." Après un dernier coup d'oeil à l'hiver qui s'installe, elle s'assoit à sa table et commence à écrire. Après tout, se dit-elle, si Marc Lévy est écrivain, pourquoi pas elle ? Pour la première fois de sa vie, elle décide de se faire confiance, peu importe le résultat. Et puis, il y aussi Guillaume Musso...

Dans le pastel du ciel

Par Pascale-Saphoo

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Dans le pastel du ciel,

Son regard se dissout

Ses pensées en bout de ficelle

Son cœur sens dessus dessous

L’absence mordante…

Papa a dit : elle est au ciel

Dit encore : quand il fait soleil

Elle te surveille

Quand il pleut

Ses larmes pour nous deux

Mais quand il neige,

Papa ne dit rien…

Dans ce noir dilué,

Moi je sais…

Ces flocons, doux coton

Les anges battent des ailes

Tombent ces petites plumes

Pour caresser les joues

Des enfants sans maman

Neige pure dans ce noir

Câlin divin pour ce soir

Papa dit toujours : elle est au ciel…

Mais Papa, pourquoi les mamans ont des ailes ?


Un Noël à Tahiti

Par Aurélie (TheBest)

Dommage qu’il n’y ait pas de saison ici. Été comme hiver, on va au collège en short et en débardeur. La plupart du temps, on garde même nos maillots de bain en dessous, pour aller se rafraîchir dans le lagon le plus vite possible en sortant des cours.

Maman dit qu’il y a CNN sur le satellite, le beurre de cacahuète à la supérette, et les mails quotidiens avec Papa, resté dans l’appartement de Manhattan après leur divorce et notre départ précipité pour Papeete.

Dans un mois, ce sera notre troisième réveillon de Noël à Tahiti. Un sapin en plastique trône déjà au milieu du salon, Maman a mis des guirlandes argentées sur la rambarde de la terrasse et j’ai promis de l’aider à décorer les vitres avec les pochoirs qui attendent sur le buffet, à côté du ventilateur. Je vois bien qu’elle fait de son mieux pour que les fêtes de fin d’année viennent s’installer sous les palmiers. Mais c’est pas pareil.

Je barbotais dans la piscine quand le téléphone a sonné. Maman a décroché.

« Chérie, c’est pour toi! »

Je suis sortie du bassin en vitesse, j’ai enfilé ma sortie de bain et j’ai couru jusqu’au combiné. C’était Papa.

« Sweetheart, any ideas for your gift? »

Je n’ai pas réfléchi un seul instant.

« For Xmas? I just wanna be cold! »

Il a répondu que je savais bien que ce n’était pas possible. Je ne peux pas être la fille du Directeur du plus grand magasin de jouets de Times Square, et atterrir à JFK le 24 décembre pour regarder la neige tomber avec lui ce soir- là.

J’ai raccroché. Et je suis allée me coller devant l’immense photo dans l’entrée, souvenir de notre ancienne vue, notre ancienne vie au milieu des gratte- ciels. J’ai soufflé sur le verre du cadre, et dans la buée, j’ai écrit avec mon index: MISS U DADDY.

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Maman m’a serrée très fort dans ses bras couleur caramel et elle m’a tendu un verre de Coca rempli de glace pilée, sortie tout droit du frigo américain: « Un peu de fraîcheur des États- Unis d’ici… »

J’ai corrigé: MISS U DADDY NYCITY

Arght !

Par AïeAïeAïe

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"Couvre-toi, tu vas prendre froid."

"Pense à tes articulations."

"De toute façon si c’est pas tes articulations, ce sont les rhumatismes qui te reprennent, alors..."

"Non, tu veux pas ? Aller... couvre-toi.
C’est plus raisonnable."

"Surtout que là, avec les courants d’air, t’es capable de nous choper un rhume. Même pas. Ou plutôt si, pire. Tu le sais bien, t’attrapes des angines pour un rien.
Alors arrête d’être têtue, couvre-toi."

"Puis va mettre des chaussettes."

"Les pieds nus, on est bon pour les articulations, les rhumatismes, l’angine ET le p’tit nez enrhubé en rab.
Hahaha... tiens c’est marrant : enrhubé en rab...
Bref ! Couvre-toi !"

"Hein. T’aimes ça passer des journées le nez en l’air : gaaa...
La bouche ouverte sans même pouvoir sortir un mot.
Juste dire que t’as mal. Et non, peux pas, bien sûr, fallait te couvrir. Donc.
Couuu-vreuuu-toooi..."

"Tu sais que j’ai raison en plus. Plutôt que de te braquer...
Va mettre quelque chose. Un pull, ça suffit pas."

"Tout ça parce que c’est moi qui te le dis et que tu veux faire ta maligne.
Mais une fois les mouchoirs, les yeux qui coulent et les "j’en ai marre" - pardon : les "j’en ai barre" – tu te rendras bien compte que ça ne servait à rien."

"Alors pour la millième fois : couvre-toi."

 


 

...

 

Et c’est à ce moment-là que j’aurais envie de me retourner et te dire un bon "LA FERME", une bonne fois pour toute.
Mais tu n’es plus là.
La seule chose qu’il me reste alors, est de constater avec la plus parfaite des horreurs que même absent... il reste toujours quelque chose de toi.

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La maison au milieu des arbres brulés

Par Colibri

Marlène jeu n°5.jpgPourquoi celui-là, ce tableau-là, et pas un autre de toute la série qu’elle avait retrouvée dans ce grenier poussiéreux de la demeure familiale abandonnée depuis des lustres, dans ce coin du Jura où plus personne ne mettait plus les pieds. "Trop froid", "trop sec", "trop loin de la mer", les excuses ne manquaient pas dès lors que tous ses frères et sœurs avaient choisi le soleil… C’est curieux, cette attirance pour le soleil, le ciel bleu, la mer, la chaleur, dans cette famille, tous blonds au teint diaphane, n’ayant rien de méditerranéen, ni dans les veines, ni dans la culture. La maison avait été vidée de ses plus beaux meubles d’époque entassés depuis des siècles, des meubles "qui sentent la mort", comme elle disait, pour rire, lorsqu’on lui demandait : "Tu ne prends rien ?"… Non, les meubles ne l’intéressaient pas. Elle est plutôt tournée vers le minimalisme, en architecture encore plus qu'en tout autre genre, elle n'aime que les lignes très épurées, presque primitives, ou modernes, selon le recul dans la culture qu’on a de cet art difficile. Ses (p)références sont loin du goût "Second em-pire" comme elle se plaît à le dire en deux syllabes bien distinctes ! Mais cette vue de New York sous la neige, un ce tableau reproduisant la même scène à l’infini, telle une quête obsessionnelle de son auteur, son grand-père d’ambassadeur, la fascinait. Il y en avait au moins dix comme celui-là, entassés au milieu d’autres toiles poussiéreuses à souhait. Au moment du partage successoral, elle les avait toutes longtemps passées en revue d’un œil vague, sans conviction, leur préférant de loin les livres anciens, avant de s’arrêter sur cette série-là, lorsque son cœur n’avait fait qu’un saut dans sa poitrine en découvrant, sous le film de poussière, tous ces tableaux d’une même vue, des tours sous un paysage d’hiver. Il était difficile de les distinguer les uns des autres pour un œil peu averti en art pictural… Exactement la même vue, avec juste une lumière différente. Une touche imperceptible de blanc, de bleu ou de jaune, et la neige prenait une autre dimension, imprimant alors au tableau l’état d’esprit du peintre à la création de son œuvre. Ici, elle était sombre et reflétait une morne journée pour ce grand-père ténébreux et poète à ses heures, là, elle était scintillante sous le soleil d’hiver, présage d’un instant joyeux que l'esprit mutin de son aïeul savait aussi parfois, oubliant alors ses fonctions et ses devoirs, appeler de tous ses vœux pour laisser libre court à ses fantaisies, peu de mise dans ce milieu si conventionnel où il évoluait, ce soleil qui réchauffe les cœurs endoloris par des souvenirs trop cruels, comme aujourd’hui où elle regarde ce tableau-là, unique contrepoint sur le mur blanc de l'immense couloir d’entrée de son loft où un rayon oblique, arrivant du puits de lumière à l’instant même où elle passait le pas de la porte, avait sublimé la toile. Instant magique qui a donné au tableau enfin tout son sens, ce coup de foudre qu’elle avait eu pour cette série-là et pas une autre. New York, une ville qu’elle ne connaît toujours pas… Et pourtant… Est-ce cette lumière froide et sèche caressant timidement la toile, aujourd’hui, après une semaine de pluie grise et sale sur la capitale française, qui a restitué à cette vue une signification particulière, en cette saison où son âme mélancolique se complaît toujours à quelques souvenirs douloureux en se laissant même aller à pratiquer l’uchronie comme une science ? D'un geste machinal, elle expédie ses chaussures dans un coin de la pièce et, pieds nus, sans même prendre la peine de se chausser pour l'intérieur, elle s’arrête longtemps devant l'oeuvre, à la regarder, presque jusqu’à sa dématérialisation, comme si la scène n’était pas sur la toile, mais derrière celle-ci… C’est soudain une voix qui en sort : "What do you think I’m doing here ?"… Cette voix, si triste et résignée quand il disait cela..., comme si l’absence, la séparation, la modulait désespérément et inlassablement sur le même ton…, cette voix que sept heures de décalage horaire éloignaient d’elle dont le corps aurait franchi l’espace et le temps, sans conditions, ne serait-ce que pour sentir le souffle chaud d’où elle sortait, s'il le lui avait expressément demandé, lui qui se réfugiait derrière l'inutilité des mots quand les gestes suffisaient… Toutes ces journées à attendre que le téléphone sonnât, où elle errait dans son appartement comme un fauve en cage, dans l’incapacité totale de fixer sa contention sur un travail quelconque, à regarder l’horloge dont les minutes s’égrenaient narquoisement à une allure interminable… Toutes ces journées, déjà si lointaines qu’il fallait presque, dans les contingences habituelles, faire un effort pour se les remémorer dans tous leurs détails, où elle observait, de sa fenêtre, la rue sans la voir, où la fin de l’après-midi la surprenait encore le nez collé au carreau, à essayer de fixer ses idées, quand, dehors, les chiens libres allaient et venaient, se querellaient bruyamment, les enfants rentrant de l’école tapaient dans n’importe quoi sur leur passage pour se défouler, avec des cris qu’elle entendaient à peine, la rue grouillait de gens, les voitures klaxonnaient d’impatience derrière des camions en train de décharger, dehors où la vie battait son plein, alors que, à l’intérieur d’elle, tout était silence et attente… Toutes ces journées lointaines où le flux incessant de la circulation automobile, le hurlement des sirènes de pompiers complétaient la multitude des sons quotidiens de cette artère parisienne plutôt animée et bruyante, tandis que son esprit se frayait un chemin dans la confusion de ses pensées et traversait les mers jusqu'à lui... Toutes ces journées où son cœur bondissait là-bas, dans cette cité qu’elle ne connaissait pas et qu'elle rêvait de visiter et de photographier à l’envie, pour son graphisme si photogénique, imaginant sa grande silhouette derrière son bureau aux parois de verre, en train de plancher sur un projet d’envergure qui irait encore restreindre l'espace de ce paysage peint par son ancêtre...
Alors qu’elle esquisse un léger mouvement des pieds pour chasser de ses jambes ankylosées les fourmis, un avion passe le mur du son et la sort de sa rêverie. Elle se rappelle alors seulement ces instants où, dans la solitude de la nuit, son cœur pleurait en pensant à ces vols qui n’étaient pas encore arrivés à destination, à cette maison au milieu des arbres brûlés où ils avaient passé une semaine si particulière, quelque part dans le midi de la France, là où est resté à jamais, enfoui comme un secret s’il en était un, cet amour perdu dont elle n’arrive à parler à personne...

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